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Full text of "Lettres écrites de Lausanne : histoire de Cécile Caliste"

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LETTRES 

ÉCRITES DE LAUSANNE 



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A LA MEME LIBRAIRIE 



^ 



MADAME DE CHARRIERE 

ET SES AMIS 

d'après de nombreux DOCUMENTS INEDITS 
(174O-1805) 

PAR 

Philippe GODET 



Ouvrage couronné par V Académie française 

(Prix Bordin) 



Deux beaux volumes grand in-8% de 5oo pages cha- 
cun, illustrés d'un portrait en couleur d'après La Tour, 
d'un buste d'après Houdon, et de plus de cent portraits, 
vues, autographes, etc., dans le texte. 

Les deux volumes brochés Fr. 25. — 

» demi-maroquin poli, amateur, 

coins, tête dorée . . . . » 42. — 
» demi-reliure veau, rognés légè- 

ment, demi-percaline grise. » 87. — 
» cartonnage Bradel amateur, 

coins, tête dorée. . . . » 32. — 

Le portrait en couleur, par La Tour, sur 

carton 25 X ^^ ^^ ^-^^ 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lettrescritesdOOchar 




MADAME DE CHARRIERE 

d'après une miniature d'Arlaud 

1-8 1 



Lettres 

écrites de Lausanne 

HISTOIRE DE CÉCILE 
CALISTE 



PAR 



M'"^ DE CHARRIERE 



AVEC UNE PREFACE 



DE 



PHILIPPE GODET 



C—'^^^^^^A--^ 



GENEVE 

CHEZ A. Jl^ELIEN, ÉDITEl^R 

Au Bourg-dc-Four, 32 

1907 



IMPRIMERIE DU JOURNAL DE GENEVE 



PRÉFACE 



Dans une lettre à un ami hollandais \ M"" de Char- 
rière a retracé l'histoire de ses ouvrages, qu'elle appelait 
modestement des « bagatelles ». Le passage suivant se 
rapporte au roman dont on offre au public une nou- 
velle édition : 

Un an après que l'on eut imprimé les Lettres neuchâ- 
teloises ^, un proposant du Pays-de-Vaud publia ^ dans 
un prospectus trois volumes des Lettres lausanjioises. 
Il annonçait les plus belles choses du monde, mais il 
voulait une souscription. « Quoi ! dis-je, on me vole 
mon titre 1 Mais je préviendrai ce pédant audacieux.» — 
Aussitôt je montai dans ma chambre et me dépéchai 
d'écrire. Huit ou dix jours après, les Lettres écrites de 
Lausanne étaient faites. 



* Cette lettre nous était inconnue lorsque nous avons publié Ma- 
dame de Charrière et ses amis. Nous en avons trouvé la copie — sans 
•date — parmi les papiers de M. Ch. Monvert. professeur à Neuchàtel, 
mort en 1904. Elle est adressée à M. Taets d'Amcrongcn. à Yssclstcin 
près Utrecht, et parait avoir été écrite vers 1800, soit peu d'années 
avant la mort de l'auteur. Nous l'avons publiée in extenso dans le 
Journal de Genève du 14 mai 1906. 

* Parues en février ou mars 1784. 
' Elle veut dire annonça. 



VIII PREFACE 

» Caliste ne fut écrite qu'assez longtemps après, c'est- 
à-dire un an peut-être. Entre deux, j'avais écni Mistriss 
Henley. Puisque je me suis rappelé Mistriss Henley et 
que j'ai encore ici un peu de papier blanc, je veux vous 
parler de ce très petit ouvrage. 

» J'étais allée à Genève, après avoir donné à un impri- 
meur bourreaudeur ^ de Lausanne les Lettres neuchâte- 
loises, et je dus les faire réimprimer. Le Mari senti- 
?ne7îtar^ occupait les Genevois. Une femme dont le mari 
venait de se tuer jetait les hauts cris ; l'auteur déclara 
n'avoir pas pensé à elle ni à son mari; personne ne le 
crut, mais la dame se calma ^. J'écrivis Mrs Henley, 
qui causa un schisme dans la société de Genève. Tous 
les maris étaient pour monsieur Henley; beaucoup de 
femmes pour madame; et les jeunes filles n'osaient dire 
ce qu'elles en pensaient. Jamais personnages fictifs n'eu- 
rent autant l'air d'être existants, et l'on me demandait 
des explications, comme si je les eusse connus ailleurs 
que sur mon papier. J'ai entendu des gens très polis se 
dire des injures à leur sujet. J'en fus quelquefois embar- 
rassée. 

» J'ai glissé sur Caliste^ qui aurait peut-être mérité un 
peu d'attention de la part de son auteur. Je lui dois la 
plus grande part de ma petite gloire. Je la fis imprimer 
à Paris, et depuis je n'ai pas eu le courage de la relire : 
j'avais trop pleuré en l'écrivant. » 

Nous avons dit, dans notre biographie de M"' de 
Charrière, quel drame intime et mystérieux lui avait 
inspiré la poignante histoire de Caliste. Les confidences 
de ses amis et les lettres de son mari que nous avons 

1 Bourreauder, faire oeuvre de bourreau, est un verbe dont on use 
à Neuchâtel : M"' de Charrière, qui aimait les mots locaux, avait 
adopté celui-ci, et son dérivé bourreaudeur. — La première édition 
des Lettres neuchâteloises contient, en eftet. beaucoup de fautes d'im- 
pression. La seconde fut imprimée à Genève, la même année. 

^ De Samuel de Constant. Misti'iss Henley^ est la contre-partie de 
ce roman, qui peint le chagrin d'un mari tourmenté par sa femme. 

^ Voir, sur cet incident, Madame de Charrière et ses amis, t. I, pp. 
263-264. 



PREFACE IX 

citées, nous révèlent qu'une grande passion a traversé 
sa vie et laissa la pauvre femme brisée et désemparée. 

« Elle est malheureuse, note le pasteur Chaillet dans 
son journal particulier, et malheureuse si romanesque- 
ment, que je ne puis voir en elle sans la plus tendre 
sympathie une créature de mon espèce. Elle est mal- 
heureuse par le besoin d'être aimée passionnément, par 
l'insuffisance qu'elle trouve dans les amitiés vulgaires ; 
elle accuse les gens de bien d'aimer trop sagement, trop 
raisonnablement, de tenir leurs amitiés trop au niveau 
de leurs autres affections, et elle a bien raison. Elle 
aime autant rien, dit-elle, que de n'être pas aimée de 
manière qu'on fasse pour lui plaire ce qui n'est ni juste 
ni raisonnable (1783). » 

L'année suivante, M. de Charrière, qui était allé voir 
sa femme, alors en séjour à Chexbres, lui écrivait ces 
lignes émouvantes : 

« J'ai été rarement aussi triste que je l'étais en par- 
tant;... l'air d'amitié que vous aviez eu avec moi pen- 
dant le déjeuner, plusieurs mots d'amitié que vous 
m'avez dits pendant mon séjour, des dispositions con- 
traires que vous m'avez témoignées, la pitié que vous 
m'avez inspirée, le désir de vous revoir bientôt à Colom- 
bier et la crainte que ce ne fût pas pour notre bonheur 
commun, tout cela fermentait dans mon cœur et me 
donnait un gonflement, une envie de pleurer, que j'avais 
peine à surmonter; mon âme était remuée et troublée 
jusqu'au fond ; enfin, je pris le parti de parler au voitu- 
rier pour me distraire... » 

En 1785, M"' de Charrière faisant un autre séjour so- 
litaire à Payerne, — c'est peut-être alors qu'elle composa 
Caliste, — son mari lui écrivait : 

« Je me suis imposé la loi de ne point vous parler de 
mes sentiments; cependant, je ne puis pas m'empécher 
de vous dire une fois pour toutes que, malgré tout ce 



X PREFACE 

que j'ai souffert par VOUS depuis quelque tejiips, votre 
départ m'a laissé un sentiment de triste solitude qui ne 
se détruit pas... Adieu. Vous n'imaginez pas combien 
vous me sortez peu du cœur. » 

Enfin, Benjamin Constant, qui la rencontra à Paris 
pendant le séjour qu'elle y fit pour se distraire, avec son 
mari, de 1786 à 1787, nous révèle d'une façon plus précise 
la cause d'une dépression morale sur laquelle nous se- 
rions, sans lui, réduits à des conjectures. Dans le Cahier 
rouge, souvenirs encore inédits, mais dont nous avons 
pu citer les pages relatives à M™' de Gharrière, il raconte 
ce qui suit : 

« Un homme beaucoup plus jeune qu'elle, d'un esprit 
très médiocre, mais d'une belle figure, lui avait inspiré 
un goût très vif. Je n'ai jamais su tous les détails de 
cette passion ; mais ce qu'elle m'en a dit, et ce qui m'en 
a été raconté d'ailleurs, a suffi pour m'apprendre qu'elle 
en avait été fort agitée et fort malheureuse; que le mé- 
contentement de son mari avait troublé l'intérieur de sa 
vie, et qu'enfin le jeune homme qui en était l'objet 
l'ayant abandonnée pour une autre femme qu'il a épou- 
sée, elle avait passé quelque temps dans le plus affreux 
désespoir. Ce désespoir a tourné à bien pour sa réputa- 
tion littéraire, car il lui a inspiré le plus joli des ouvrages 
qu'elle ait faits. Il est intitulé Caliste et fait partie d'un 
roman qui a été publié sous le titre des Lettres écrites 
de Lausanne. » 

Nous ne savons pas qui fut l'objet de cette passion 
tardive (M"' de Charrière avait alors près de quarante- 
trois ans) ; mais divers indices nous permettent de nous 
demander si l'inconnu ne serait point un M. de Saus- 
sure (de la branche vaudoise de cette famille, croyons- 
nous), qui épousa en 1783 une demoiselle Mercier, de 
Neuchâtel. Le fait est que M"° de Saussure, pour qui 



PREFACE XI 

M. de Charrière avait une ancienne amitié, fit à Colom- 
bier de fréquentes visites, tandis que nous n'v avons 
jamais rencontré son mari. x\ous savons encore ^ que, 
trois mois avant sa fin, M'"* de Charrière fit si mauvais 
accueil à M™' de Saussure, de passage à Colombier, 
qu'au retour de son voyage celle-ci préféra éviter de s'y 
arrêter, comme elle en avait eu le projet... 

Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que Caliste est, 
plus qu'aucun autre ouvrage de M"' de Charrière, un 
livre « vécu ». Nous en trouvons l'aveu assez éloquent 
dans ce mot cité tout à l'heure : « Je n'ai pas eu le cou- 
rage de la relire : j'avais trop pleuré en l'écrivant. » 

Rappelons cet autre aveu significatif, qu'elle fait dans 
la suite (inédite) du roman de Sir Walter Finch, écrit 
à la fin de sa vie : 

« Quelquefois, s'écrie l'héroïne, j'avais été tentée de 
mépriser l'aveuglement qui avait empêché mon mari de 
devenir jaloux; à présent, j'en estimai davantage un 
homme qui, se rendant justice et croyant que je la lui 
rendais aussi, n'avait pas soupçonné mon engouement, 
ni pensé que lui ou moi nous eussions rien à craindre, 
lui pour son honneur, moi pour mon repos, d'un homme 
qui, à mon éternelle confusion, avait été si redoutable à 
l'un et à l'autre. » 

C'est dire assez clairement que si elle éprouvait plus 
tard une véritable « confusion » d'un « engouement » 
qui l'avait si profondément troublée — et dont son mari 
ressentait plus de déplaisir que de jalousie, — elle n'a- 
vait pourtant point sujet d'en rougir devant celui dont 
elle portait le nom. Elle avait aimé, mais non accordé 
davantage que ne le permettait sa lierté. 

* Par un passage du journal du baron de Chambricr d'Olcyres. 



XII PREFACE 

Or n'est-ce pas là un peu l'histoire de Caliste, délais- 
sée par celui qu'elle aime et à qui elle se refuse ? 

Cette situation fait précisément l'intérêt pathétique et 
l'originalité singulière de Caliste. Pour demeurer digne 
de son idéal moral, une femme, objet de l'injuste mépris 
du monde, préfère à l'amour irrégulier la solitude et 
l'abandon. Compromise comme elle l'est par son passé, 
que risquerait-elle à retenir l'amant en se donnant toute ? 
— Elle risquerait de descendre en réalité au rang où 
l'hypocrisie mondaine l'a reléguée sans motif. Elle per- 
drait jusqu'à sa propre estime, après avoir vainement 
ambitionné et mérité celle des autres. Seul le mariage 
avec William pourrait satisfaire aux exigences d'une 
conscience d'autant plus scrupuleuse que sa distinction 
morale est plus méconnue. Cette fille qui n'a, semble-t- 
il, rien à perdre, est résolue à ne se donner que par une 
union légale, dont elle peut à peine espérer la réalisa- 
tion : car elle sait la cruelle intransigeance des préjugés 
du monde, et elle sait aussi que William l'aime d'un 
amour sans courage. 

C'est une erreur, à notre avis, de voir dans Caliste la 
« réhabilitation » d'une victime de l'injustice sociale. 
Rien n'est plus éloigné de l'esprit — et de l'époque — 
de M"" de Charrière que cette préoccupation de plai- 
doyer individualiste et d'insurrection contre la règle 
commune. Au contraire, Caliste s'incline devant les 
prescriptions de l'ordre social ; l'idée ne lui vient pas 
un instant qu'elle puisse les braver en s'autorisant de la 
situation irrégulière où elle est condamnée à vivre. Elle 
accepte la rigueur de l'opinion et n'a garde d'en appeler 
à une justice plus haute et plus humaine. Rien de moins 
subversif que ce livre, conforme à tout ce que pensait 
l'auteur. Car M™' de Charrière, si libre d'allures et de 



PREFACE XIII 

pensée, n'a jamais prêché le mépris des convenances et 
des conventions traditionnelles. Souvent elle les juge 
absurdes et tyranniques ; elle en a souffert toute sa vie ; 
mais elle pense qu'aucune femme ne pourrait s'en affran- 
chir sans compromettre son repos et sa dignité. Caliste 
n'est point une irrégulière qui prétend se faire estimer 
comme telle : au contraire, c'est dans la régularité re- 
conquise qu'elle voudrait retrouver l'estime du monde, 
dont elle ne saurait se passer. 

Cette attitude morale de l'héroïne est peut-être sans 
analogue dans la littérature romanesque. Et si Caliste 
est infiniment touchante, si ses moindres paroles reten- 
tissent jusqu'au fond de notre être, c'est précisément 
parce qu'elles la montrent stoïquement résignée à l'in- 
justice d'une société qui la rejette pour une faute qui 
n'est pas la sienne. 

Nous laissons au lecteur le plaisir d'analyser Caliste 
et de découvrir ce qui fait le charme poignant de cette 
histoire d'amour et de larmes. Il sera bien vite conquis 
par la simplicité d'un style qu'on a trouvé quelquefois 
négligé, mais qui est relevé toujours d'une inimitable 
distinction; il s'attachera surtout à l'exquise tigure de 
Caliste, cette création ^ en laquelle M"' de Charrière a 
incarné son idéal de virile résignation à l'inévitable et de 
fière sérénité dans la douleur. Qui pourrait d'un oeil sec 
assister — car on y assiste vraiment — à cette scène 
finale d'agonie, où se consomme l'œuvre de la tragique 
fatalité qui semble n'avoir mêlé deux vies que pour les 
briser ? 

Quelle est, en tout cela, quelle est la part de la res- 
ponsabilité humaine? Ne devons-nous pas juger Wil- 

* On se rappelle l'hymne de reconnaissance que lui adressait Ben- 
jamin Constant : « A celle qui a créé Caliste, et qui lui ressemble... » 



XIV PREFACE 

liam beaucoup plus sévèrement que Caliste elle-même 
ne le fait ? Et, quant à elle, serait-il vrai que la destinée 
réserve aux âmes d'élite un lot exceptionnel de souf- 
france ? — Ces questions, le roman ne les formule pas : 
il nous les suggère seulement. L'auteur nous laisse mé- 
diter sur les mystérieuses cruautés de la vie, et se garde 
de troubler par des réflexions indiscrètes l'émotion qui 
étreint le lecteur ^ 

Avec un art très fin et très sûr, M"' de Charrière a 
relié l'histoire de Caliste et de William à celle, moins 
triste, mais non pas moins attachante, de Cécile et 
d'Edouard. Ce petit lord a été confié à l'amant de 
Caliste, qui désirait voyager pour oublier. Le gouver- 
neur et son élève arrivent à Lausanne, ils y séjournent. 
Bientôt le jeune Anglais distingue l'aimable Vaudoise, 
qui n'est point insensible à ses empressements. La 
mère de Cécile note jour après jour, dans ses lettres 
à une parente habitant la France, les menus incidents 
de cette relation, qui n'est pas une passion encore, 
mais qui peut devenir pour sa fille une source de souf- 
france. Car si le petit lord a de l'inclination pour cette 
enfant si pure, si naturelle, si franche, — à qui sa mère 
a donné, par une éducation à la fois vigilante et large- 
ment libérale, un esprit droit et ferme, — qu'adviendra- 
t-il, au cas où cet amoureux ne se déciderait point à 

* Voir, au sujet de l'amant de Caliste et à propos du mariage de 
Caliste avec un homme qu'elle n'aime pas, les critiques développées 
par M. Augustin Filon (Revue des Deux Mondes du i5 août 1906 : 
Madame de Charrière d'après un livre récent). « Pour moi, dit-il, je 
ne puis m'empècher de retirer ma sympathie à Caliste lorsque je la 
vois mariée sans amour et en dépit de l'amour. Je me dis : C'est donc 
un état civil qu'elle voulait. » — En un sens, oui : Caliste ne peut plus 
supporter de vivre en marge d'une société qui la méprise. Elle a soif 
de « respectabilité », et ne pouvant avoir l'amour, elle veut s'assurer 
au moins la protection d'une situation régulière. 



PREFACE XV 

épouser Cécile ? — Elle ne sera pas aussi infortunée que 
Caliste ; elle ne restera pas seule en face de l'hostilité 
du monde; mais elle ressentira pourtant la cruauté de 
cet abandon, et la tendresse de sa mère aura peine à 
l'en consoler. Elle apprendra à ses dépens que les hom- 
mes aiment tout autrement que les femmes... 

Cette petite aventure de cœur, vraie jusque dans les 
plus fugitives nuances du sentiment, et dont on nous 
laisse d'ailleurs ignorer l'issue, forme la première partie 
des Lettres de Lausanne. 

Elle n'en constitue pas l'unique intérêt. Le cadre où 
elle se déroule est tracé avec une précision spirituelle, 
relevée de malice. M"" de Charrière, qui aimait les ro- 
mans de Marivaux, lui ressemble par un certain réalisme 
du détail, qui donne au lecteur l'impression d'être dans 
la vie, et non dans la fiction. C'est tel trait particulier, 
propre à distinguer Cécile de toutes les vagues héroïnes 
de roman, son « gros cou », par exemple, qu'on a tant 
reproché à l'auteur comme un manque de goût; c'est 
tel aspect des mœurs locales, qui situe le récit avec 
exactitude : ce coin de pays, dont presque tous les habi- 
tants ont, en ville ou à la campagne, quelque maison à 
louer aux étrangers, ne peut être que la bonne ville de 
Lausanne au temps de Gibbon et du docteur Tissot ; 
ces officiers qui, pendant les loisirs du service de France 
ou de Hollande, s'en reviennent causer et tleureter 
parmi une société cosmopolite et oisive; ces baillifs à 
l'air important dont on entrevoit la silhouette; ces fu- 
turs pasteurs un peu empesés dans leur théologie^; 



* On peut se demander si, en traçant la figure falote du « pro- 
posant» Jcannot, M"" de Charrière n'a pas voulu se venger plaisam- 
ment du « pédant audacieux » qui lui avait <k vole son titre »... 



XVI PREFACE 

tout ce petit monde à la fois patriarcal et changeant, où 
l'élégance exotique s'unit sans effort à la bonhomie indi- 
gène, — c'est le vieux Pays-de-Vaud, ce ne peut être 
aucun autre pays. En quoi consiste donc l'accent de 
vérité qui nous charme dans ces peintures ? Le secret 
en échappe à l'analyse, mais la fidélité du tableau pénè- 
tre peu à peu l'esprit du lecteur, qui, arrivé à la fin du 
récit, s'aperçoit que ces esquisses légères, tracées d'un 
crayon nonchalant, demeurent gravées à jamais dans 
son souvenir. 

L'art de M"" de Charrière est d'une qualité si fine, 
ringéniosité du procédé se dissimule sous tant de grâce 
aisée, ces scènes de la vie locale sont indiquées dans 
leurs traits essentiels avec une sobriété si expressive, 
son style est si naturellement exempt de toute emphase, 
de toute recherche de l'effet, que les lecteurs pressés ne 
soupçonneront même pas la richesse d'un livre tel que 
les Lettres de Lausanne. Il n'est pas de roman qui 
doive paraître plus insignifiant à qui s'avisera de le par- 
courir d'un œil distrait. Et c'est bien là ce qui pourrait 
nous inquiéter un peu sur la destinée de cette réimpres- 
sion : de notre temps on ne lit plus guère ; on croit con- 
naître un livre quand on Ta feuilleté. Ce n'est point 
ainsi qu'on goûtera les romans de M"" de Charrière; ce 
n'est point ainsi que les lisait M"' de Staël, qui a trouvé 
dans Caliste l'inspiration première de Corinne : « Mon 
Dieu, écrivait-elle pendant la Terreur, que je voudrais 
n'avoir pas lu Caliste dix fois ! J'aurais devant moi une 
heure sûre de suspension de toutes mes peines. » — 
« Vos ouvrages, lui disait-elle, se varient encore à la 
dixième lecture »... — Notre propre expérience confirme 
ce jugement : nous aussi, nous avons relu dix fois et 



PREFACE XVir 

plus les Lettres de Lausanne, et, même en revoyant les 
épreuves de cette édition, nous y avons découvert des 
finesses et des nuances de pensée encore inaperçues. Ce 
n'est pas seulement un livre qui se laisse relire, c'est un 
livre qui veut être relu : il ne révélera ses trésors qu'à 
celui qui ne croira pas les avoir trouvés du premier 
coup. 

Et, à la réflexion, ce lecteur-là s'apercevra que ces 
deux histoires, réunies par un lien en apparence si fra- 
gile, résument en leur simplicité sans phrases une dou- 
loureuse et profonde expérience de vie. Il y a, en général, 
dans l'amour masculin beaucoup d'égoïsme et de lâ- 
cheté : « Oui, Cécile, il ne faut pas vous faire illusion : 
un homme cherche à inspirer, pour lui seul, à chaque 
femme, un sentiment qu'il n'a le plus souvent que pour 
l'espèce. Trouvant partout à satisfaire son penchant, ce 
qui est trop souvent la grande affaire de notre pie, 
n'est presque rien pour lui. » 

La femme qui défend mal son cœur risque donc 
d'être oubliée, comme Cécile apparemment le sera, ou 
délaissée, comme Caliste le fut!... 

La leçon est amère ; mais combien souvent la réalité 
l'a donnée! M"' de Charrière elle-même n'avait plus 
d'illusions (en avait-elle jamais eu ?) lorsque son coeur, 
si précocement désabusé, se laissa prendre par surprise 1 
Mais au lieu d'exhaler sa plainte sous la forme d'une 
élégie romantique, — ce qui n'eût été ni de son temps 
ni dans sa manière, — elle se borna à conter à ses soeurs 
une double histoire, qui signifie : « Prenez garde ! La 
passion qui envahit notre vie, qui trouble jusqu'au fond 
nos âmes, ne fait que glisser sur le cœur des hommes : 
l'amour est un caprice ou un passe-temps pour les uns ; 



XVIII PREFACE 

pour d'autres — les meilleurs — une ardeur impatiente 
que le temps lasse et que les obstacles épuisent... » 

Cette vue mélancolique des réalités sentimentales ne 
peut être dangereuse pour personne. L'amour restera, 
quoi qu'on dise, le maître du monde. L'exemple même 
de M"* de Charrière montre que celles qui croient s'en 
défier le plus ne s'en défient pas encore assez pour leur 
repos... Bien plus, nous pensons que les tendres aver- 
tissements donnés par sa mère à Cécile pourraient être 
médités avec profit par toutes les mères et devraient être 
lus par toutes les jeunes filles. 

Celles-ci — on le proclame de nos jours — doivent 
être « renseignées » ; il ne faut rien leur laisser ignorer 
de ce qui les attend ; il convient de leur donner une idée 
vraie des choses de la vie et de les prémunir contre les 
surprises de la réalité... M"" de Charrière avait réfléchi 
plus que personne, et avant beaucoup d'autres^ à ces 
questions délicates : éprise en tout de vérité, implacable 
ennemie de l'équivoque, dédaigneuse de la sensiblerie 
romanesque dont l'ignorance féminine est trop souvent 
la dupe, elle envisage avec une clairvoyance qu'on peut 
appeler virile l'attrait et les antagonismes que crée la 
différence des sexes. Pour elle, une femme avertie en 
vaut deux. Et personne peut-être n'a jamais «averti» la 
femme avec plus de sérieux et de pénétration qu'elle l'a 
fait dans sa Douzième lettre. Il y a là une dizaine de 
pages dont la valeur pédagogique égale la distinction 
littéraire, et qui mériteraient de prendre une place d'hon- 
neur parmi les « morceaux choisis » destinés à la jeu- 
nesse. On ne se doute pas assez de tout ce qu'une mère 
intelligente et capable de réflexion pourrait retirer de la 
lecture des Lettres de Lausanne. Ce livre est un petit 



PREFACE XIX 

trésor de psychologie pratique; Tobservation morale y 
est d'une liberté, d'une hardiesse même, qu'on n'aper- 
çoit pas toujours, tant l'expression en est mesurée et 
décente. Le féminisme prétentieux d'aujourd'hui dit à 
peu près les mêmes choses, et parce qu'il les dit lourde- 
ment et sans grâce, il pense les avoir inventées... 

Un mot encore au sujet de cette réimpression. Un des 
critiques français qui se sont le plus récemment occupés 
de M"' de Charrière, M. André Le Breton, a dit que ses 
oeuvres « sont non seulement oubliées, mais introuva- 
bles ^ ». De fait, les éditions anciennes sont devenues 
fort rares, et l'on ne rencontre plus que d'occasion celle 
que Gaullieur et Sainte-Beuve ont publiée en 1845 2. Il 
est donc nécessaire de mettre à la portée des lecteurs et 
des bibliothèques une édition courante des Lettres de 
Lausanne. M. Jullien, l'excellent éditeur genevois, qui 
a eu le courage de hasarder la publication de nos deux 
volumes illustrés sur M"' de Charrière, a pris aussi l'ini- 
tiative de réimprimer ses meilleurs romans. Si le succès 
de ce volume répond à ses voeux et aux nôtres, il nous 
donnera le Noble (qui est plus introuvable encore que 
toutes les autres « bagatelles » du même auteur) ; — la 
mélancolique et spirituelle confession de Mistriss Hen- 
ley ; — ce pur chef-d'oeuvre, les Lettrées neuchâteloises. 



* Le Roman français au XIX""' siècle, I" partie. Ch. II. Caliste 
(p. 16-40). 

* Chez Labiitc. Cette édition a l'avantage de contenir, outre le 
roman, le <s portrait » de M"" de Charrière par Sainte-Beuve, ainsi 
que des lettres de M""' de Charrière, de Benjamin Constant et de 
M™' de Staël. — Nous mentionnons pour mémoire le petit volume de 
la « Bibliothèque des Chemins de fer» {Krnestinc, Caliste. Ourika, 
par M""" Riccoboni. de Charrière et de Duras, Paris. Hachette. i833), 
qui ne contient que la seconde des deux histoires formant les Lettres 
écrites de Lausanne. 



XX PREFACE 

— et, qui sait ? peut-être le paradoxal roman intitulé 
Trois fejnmes... 

Il dépend de l'intelligence du public de rendre possi- 
ble et prochaine cette renaissance de M™' de Charrière. 

Voëns, près Neuchâtel, août 1906. 

Philippe Godet. 



N.B, — Nous avons adopté pour la présente réim- 
pression le texte de l'édition en un volume publiée à 
Paris, chez Prault, en 1788. C'est, croyons-nous, la plus 
correcte, et c'est la dernière publiée du vivant de Fau- 
teur. Nous avons cependant corrigé quelques fautes 
manifestes, déjà aperçues par Sainte-Beuve et Gaullieur. 



A Madame la Marquise de S 



Madame, 

Si au lieu d'un mélange de passion et de 
raison^ de faiblesse et de vertu^ tel qu'on le 
trouve ordinairement dans la société, ces 
lettres ne peignaient que des vertus pures 

w 

telles qu'on les voit en vous, l'Editeur eût osé 
les parer de votre nom, et vous en faire hau- 
tement V hommage. 



LETTRES 

ÉCRITES DE LAUSANNE 



PREMIERE PARTIE 



PREMIERE LETTRE 



Le 30 Novembre 1784. 

Combien vous avez tort de vous plaindre ! Un 
gendre d'un mérite médiocre, mais que votre fille 
a épousé sans répugnance ; un établissement que 
vous-même regardez comme avantageux, mais sur 
lequel vous avez été à peine consultée ! Qu'est-ce 
que cela fait ? que vous importe ? Votre mari, 
ses parents et des convenances de fortune ont tout 
fait. Tant mieux. Si votre fille est heureuse, en 
serez-vous moins sensible à son bonheur ? Si elle 
est malheureuse, ne sera-ce pas un chagrin de 
moins que de n'avoir pas fait son sort ? Que vous 
êtes romanesque ! Votre gendre est médiocre ; 
mais votre fille est-elle d'un caractère ou d'un esprit 
si distingué ? On la sépare de vous ; aviez-vous tant 
de plaisir à l'avoir auprès de vous ? Elle vivra à 



2 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

Paris ; est-elle fâchée d'y vivre ? Malgré vos décla- 
mations sur les dangers, sur les séductions, les illu- 
sions, le prestige, le délire, etc., seriez-vous fâchée 
d'y vivre vous-même ? Vous êtes encore belle, 
vous serez toujours aimable ; je suis bien trompée, 
ou vous iriez de grand cœur vous charger des chaînes 
de la Coiir^ si elles vous étaient offertes. Je crois 
qu'elles vous seront offertes. A l'occasion de ce 
mariage on parlera de vous, et l'on sentira ce qu'il 
y aurait à gagner pour la princesse qui attache- 
rait à son service une femme de votre mérite, sage 
sans pruderie, également sincère et polie, modeste 
quoique remplie de talents. Mais voyons si cela est 
bien vrai. J'ai toujours trouvé que cette sorte de 
mérite n'existe que sur le papier, où les mots ne se 
battent jamais, quelque contradiction qu'il y ait 
entr'eux. Sage et point prude î II est sûr que vous 
n'êtes point prude : je vous ai toujours vue fort 
sage ; mais vous ai-je toujours vue ? M'avez-vous 
fait l'histoire de tous les instants de votre vie ? 
Une femme parfaitement sage serait prude ; je 
le crois du moins. Mais passons là-dessus. Sincère 
et polie ! Vous n'êtes pas aussi sincère qu'il serait 
possible de l'être, parce que vous êtes polie ; ni 
parfaitement polie, parce que vous êtes sincère ; et 
vous n'êtes l'un et l'autre à la fois, que parce que 
vous êtes médiocrement l'un et l'autre. En voilà 



HISTOIRE DE CECILE 3 

assez ; ce n'est pas vous que j 'épilogue ; j'avais 
besoin de me dégonfler sur ce chapitre. Les tuteurs 
de ma fille me tourmentent quelquefois sur son 
éducation ; ils me disent et m'écrivent qu'une 
jeune fille doit acquérir les connaissances qui plai- 
sent dans le monde, sans se soucier d'y plaire. 
Et où diantre prendra-t-elle de la patience et de 
l'application pour ses leçons de clavecin si le suc- 
cès lui en est indifférent ? On veut qu'elle soit à la 
fois franche et réservée. Qu'est-ce que cela veut 
dire ? On veut qu'elle craigne le blâme sans désirer 
la louange ? On applaudit à toute ma tendresse 
pour elle ; mais on voudrait que je fusse moins 
continuellement occupée à lui éviter des peines et 
à lui procurer du plaisir. Voilà comme, avec des 
mots qui se laissent mettre à côté les uns des au- 
tres, on fabrique des caractères, des législations, 
des éducations et des bonheurs domestiques impos- 
sibles. Avec cela on tourmente les femmes, les 
mères, les jeunes filles, tous les imbéciles qui se 
laissent moraliser. Revenons à vous, qui êtes aussi 
sincère et aussi polie qu'il est besoin de l'être ; 
à vous, qui êtes charmante ; à vous, que j'aime ten- 
drement. Le marquis de *** m'a dit l'autre jour 
qu'il étoit presque sûr qu on vous tirerait de votre 
province. Eh bien ! laissez- vous placer à la Cour, 
sans vous plaindre de ce qu'exige de vous votre 



4 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

famille. Laissez-vous gouverner par les circons- 
tances, et trouvez-vous heureuse qu'il y ait pour 
vous des circonstances qui gouvernent, des parents 
qui exigent, un père qui marie sa fille, une fille peu 
sensible et peu réfléchissante qui se laisse marier. 
Que ne suis- je à votre place ! Combien, en voyant 
votre sort, ne suis- je pas tentée de blâmer le zèle 
religieux de mon grand-père ! Si, comme son frère, 
il avait consenti à aller à la messe, je ne sais s'il 
s'en trouverait aussi bien dans l'autre monde ; 
mais moi, il me semble que je m'en trouverais 
mieux dans celui-ci. Ma romanesque cousine se 
plaint ; il me semble qu'à sa place je ne me plain- 
drais pas. Aujourd'hui je me plains ; je me trouve 
quelquefois très à plaindre. Ma pauvre Cécile, que 
deviendra-t-elle ? Elle a dix-sept ans depuis le 
printemps dernier. Il a bien fallu la mener dans le 
monde pour lui montrer le monde, la faire voir aux 
jeunes hommes qui pourraient penser à elle... 
Penser à elle ! Quelle ridicule expression dans cette 
occasion-ci ! Qui penserait à une fille dont la mère 
est encore jeune, et qui pourra avoir après la mort 
de cette mère vingt-six mille francs de ce pays ! cela 
fait environ trente-huit mille livres de France. 
Nous avons de rente, ma fille et moi, quinze cents 
francs de France. Vous voyez bien que, si on l'é- 
pouse, ce ne sera pas pour avoir pensé, mais pour 



HISTOIRE DE CECILE 5 

ravoir vue. Il faut donc la montrer ; il faut aussi 
la divertir, la laisser danser. Il ne faut pourtant 
pas la trop montrer, de peur que les yeux ne se 
lassent ; ni la trop divertir, de peur qu'elle ne puisse 
plus s'en passer, de peur aussi que ses tuteurs 
ne me grondent, de peur que les mères des autres 
ne disent : C'est bien mal entendu ! Elle est si peu 
riche ! Que de temps perdu à s'habiller, sans 
compter le temps où l'on est dans le monde ! Et 
puis cette parure, toute modeste qu'elle est, ne 
laisse pas de coûter : les gazes, les rubans, etc.; car 
rien n'est si exact, si long, si détaillé que la criti- 
que des femmes. Il ne faut pas non plus la laisser 
trop danser ; la danse l'échauffé et ne lui sied pas 
bien : ses cheveux, médiocrement bien arrangés 
par elle et par moi, lui donnent en se dérangeant 
un air de rudesse ; elle est trop rouge, et le lende- 
main elle a mal à la tête ou un saignement de nez ; 
mais elle aime la danse avec passion : elle est assez 
grande, bien faite, agile, elle a l'oreille parfaite ; 
l'empêcher de danser serait empêcher un daim de 
courir. Je viens de vous dire comment est ma fille 
pour la taille ; je vais vous dire ce qu'elle est pour 
le reste. Figurez- vous un joli front, un joli nez, des 
yeux noirs un peu enfoncés ou plutôt couverts, 
pas bien grands, mais brillants et doux : les lèvres 
un peu grosses et très vermeilles, les dents saines, 



b LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

une belle peau de brune, le teint très animé, un 
cou qui grossit malgré tous les soins que j e me donne, 
une gorge qui serait belle si elle était plus blanche, 
le pied et la main passables ; voilà Cécile. Si vous 
connaissiez Madame R***, ou les belles paysannes 
du Pays-de-Vaud, je pourrais vous en donner une 
idée plus juste. Voulez- vous savoir ce qu'annonce 
Tensemble de cette figure ? Je vous dirai que c'est 
la santé, la bonté, la gaieté, la susceptibilité d'a- 
mour et d'amitié, la simplicité de cœur et la droi- 
ture d'esprit, et non l'extrême élégance,délicatesse, 
finesse, noblesse. C'est une belle et bonne fille 
que ma fille. Adieu, vous m' allez demander mille 
choses sur son compte, et pourquoi j'ai dit : Pauvre 
Cécile ! que deviendra-t-elle ? Eh bien ! demandez ; 
j'ai besoin d'en parler, et je n'ai personne ici à qui 
je puisse en parler. 



LETTRE II 



Eh bien, oui. Un joli jeune homme savoyard 
habillé en fille. C'est assez cela. Mais n'oubliez pas, 
pour vous la figurer aussi jolie qu'elle est, une cer- 
taine transparence dans le teint, je ne sais quoi de 
satiné, de brillant que lui donne souvent une légère 
transpiration : c'est le contraire du mat, du terne, 
c'est le satiné de la fleur rouge des pois odoriférants. 
Voilà bien à présent ma Cécile. Si vous ne la recon- 
naissiez pas en la rencontrant dans la rue, ce serait 
votre faute. Pourquoi, dites-vous, un gros cou ? 
C'est une maladie de ce pays, un épaississement 
de la lymphe, un engorgement dans les glandes, 
dont on n'a pu rendre raison jusqu'ici. On l'a attri- 
bué longtemps aux eaux trop froides, ou charriant 
du tuf ; mais Cécile n'a jamais bu que de l'eau 
panée, ou des eaux minérales. Il faut que cela vien- 
ne de l'air : peut-être du souftle froid de certains 



8 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

vents, qui font cesser quelquefois tout-à-coup la 
grande chaleur. On n'a point de goitres sur les 
montagnes ; mais, à mesure que les vallées sont 
plus étroites et plus profondes, on en voit davan- 
tage et de plus gros. Ils abondent surtout dans le^ 
endroits où Ton voit le plus d'imbéciles et d'écrouel- 
leux. On y a trouvé des remèdes, mais point encore 
de préservatifs, et il ne me paraît pas décidé que 
les remèdes emportent entièrement le mal et soient 
sans inconvénient pour la santé. Je redoublerai 
de soin pour que Cécile soit toujours garantie du 
froid de l'air du soir, et je ne ferai pas autre chose; 
mais je voudrais que le Souverain promît des prix 
à ceux qui découvriraient la nature de cette diffor- 
mité, et qui indiqueraient les meilleurs moyens 
de s'en préserver. Vous me demandez comment il 
arrive qu'on se marie quand on n'a à mettre ensem- 
ble que trente-huit mille francs, et vous êtes éton- 
née qu'étant fille unique je ne sois pas plus riche. 
La question est étrange. On se marie, parce qu'on 
est un homme et une femme, et qu'on se plaît ; 
mais laissons cela, je vous ferai l'histoire de ma 
fortune. Mon grand-père, comme vous le savez, 
vint du Languedoc avec rien ; il vécut d'une pen- 
sion que lui faisait le vôtre, et d'une autre qu'il 
recevait de la Cour d'Angleterre. Toutes deux ces- 
sèrent à sa mort. Mon père fut capitaine au service 



HISTOIRE DE CECILE g 

de Hollande. Il vivait de sa paye et de la dot de 
ma mère, qui fut de six mille francs. Ma mère, 
pour le dire en passant, était d'une famille bour- 
geoise de cette ville, mais si jolie et si aimable, 
que mon père ne se trouva jamais pauvre ni mal 
assorti avec elle ; et elle en fut si tendrement aimée, 
qu'elle mourut de chagrin de sa mort. C'est à elle, 
non à moi ni à son père, que Cécile ressemble. 
Puisse-t-elle avoir une vie aussi heureuse, mais 
plus longue ! Puisse même son sort être aussi 
heureux, dût sa carrière n'être pas plus longue î 
Les six mille francs de ma mère ont été 
tout mon bien. Mon mari avait quatre frères. Son 
père donna à chacun d'eux dix mille francs quand 
ils eurent vingt-cinq ans : il en a laissé encore dix 
mille aux quatre cadets ; le reste à l'aîné avec une 
terre estimée quatre-vingt mille francs. C'était 
un homme riche pour ce pays-ci, et qui l'aurait été 
dans votre province ; mais quand on a cinq fils, 
et qu'ils ne peuvent devenir ni prêtres ni commer- 
çants, c'est beaucoup de laisser à tous de quoi 
vivre. La rente de nos vingt-six ou trente-huit 
mille francs suffit pour nous donner toutes les 
jouissances que nous désirons ; mais vous vovez 
qu'on n'épousera pas Cécile pour sa fortune. Il n'a 
pourtant tenu qu'à moi de la marier... Non, il 
n'a pas tenu à moi ; je n'aurais pu m'y résoudre, et 



lO LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

elle-même n'am^ait pas voulu. Il s'agissait d'un 
jeune ministre son parent du côté de ma mère, 
d'un petit homme i)âle et maigre, choyé, chauffé, 
caressé par toute sa famille. On le croit, pour 
quelques mauvais vers, pour quelques froides décla- 
mations, le premier littérateur, le premier génie, 
le premier orateur de l'Europe. Nous fûmes chez 
ses parents, ma fille et moi, il y a environ six semai- 
nes. Un jeune lord et son gouverneur, qui sont en 
pension dans cette maison, passèrent la soirée avec 
nous. Après le goûté, on fit des jeux d'esprit ; 
ensuite on joua à colin-maillard, ensuite au loto. 
Le jeune Anglais est en homme ce que ma fille est 
en femme, c'est un aussi joli villageois anglais que 
Cécile est une belle villageoise du Pays-de-Vaud. 
Il ne brilla pas aux jeux d'esprit, mais Cécile eut 
bien plus d'indulgence pour son mauvais français 
que pour le fade bel esprit de son cousin, ou, pour 
mieux dire, elle ne prit point garde à celui-ci ; 
elle s'était faite la gouvernante et l'interprète de l'au- 
tre. A colin-maillard vous jugez bien qu'il n'y eut 
point de comparaison entre leur adresse ; au loto, 
l'un était économe et attentif, l'autre distrait et 
magnifique. Quand il fut question de s'en aller : 
Jeannot, dit la mère, tu ramèneras la Cécile ; mais 
il fait froid, mets ta redingote, boutonne-la bien, 
La tante lui apporta des galoches. Pendant qu'il 



HISTOIRE DE CECILE I I 

se boutonnait comme un porte-manteau, et sem- 
blait se préparer à un voyage de long cours, le 
jeune Anglais monte Fescalier quatre à quatre, 
revient comme un trait avec son chapeau, et offre 
la main à Cécile. Je ne pus pas m'empêcher de rire, 
et je dis au cousin qu'il pouvait se désemmaillotter 
Si auparavant son sort auprès de Cécile eût été 
douteux, ce moment le décidait. Quoiqu'il soit 
fils unique de riches parents, et qu'il doive hériter 
de cinq ou six tantes, Cécile n'épousera pas son 
cousin le ministre ; ce serait Agnès et le corps 
mort : mais, au lieu de ressusciter, il pourrait deve- 
nir plus mort. Ce corps mort a un ami très vivant, 
ministre aussi, qui est devenu amoureux de Cécile 
pour l'avoir vue deux ou trois fois chez la mère de 
son ami. C'est un jeune homme de la vallée du 
lac de Joux, beau, blond, robuste, qui fait fort bien 
dix lieues par jour, qui chasse plus qu'il n'étudie, 
et qui va tous les dimanches prêcher à son annexe, 
à une lieue de chez lui ; en été sans parasol, et en 
hiver sans redingote ni galoches : il porterait 
au besoin son pédant petit ami sur le bras. Si ce 
mari convenait à ma fille, j'irais de grand cœur 
vivre avec eux dans une cure de montagne ; mais 
il n'a que sa paye de ministre pour toute fortune, 
et ce n'est pas même la plus grande difiîculté : 
je crains la finesse montagnarde, et Cécile s'en 



12 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

accommoderait moins que toute autre femme ; d'ail- 
leurs mes beaux-frères, ses tuteurs, ne consenti- 
raient jamais à une pareille alliance ; et moi-même 
je n'y consentirais qu'avec peine. La noblesse, dans 
ce pays-ci, n'est bonne à rien du tout, ne donne 
aucun privilège, aucun droit, aucune exemption ; 
mais si cela la rend plus ridicule chez ceux qui ont 
de la disposition à l'être, cela la rend plus aimable 
et plus précieuse chez un petit nombre d'autres. 
J'avoue que j'ai ces autres dans la tête plutôt que 
je ne les connais. J'imagine des gens qui ne peu- 
vent devenir ni chanoines, ni chevaliers de Malte, 
et qui paient tous les impôts, mais qui se sentent 
plus obligés que d'autres à être braves, désintéressés, 
fidèles à leur parole ; qui ne voient point de possi- 
bilité pour eux à commettre une action lâche ; 
qui croient avoir reçu de leurs ancêtres, et devoir 
remettre à leurs enfants, une certaine Seur d'hon- 
neur qui est à la vertu ce qu'est l'élégance des 
mouvements, ce qu'est la grâce, à la force et à la 
beauté ; qui conservent ce vernis avec d'autant 
plus de soin qu'il est moins définissable, et qu'eux- 
mêmes ne savent pas bien ce qu'il pourrait sup- 
porter sans être détruit ou flétri. C'est ainsi que 
l'on conserve une fleur délicate, un vase précieux. 
C'est ainsi qu'un ami bien ami ne donne rien au 
hasard quand il s'agit de son ami, qu'une femme 



HISTOIRE DE CECILE l3 

OU une maîtresse bien fidèle veille même sur ses 
pensées. Adieu, je vais m'amuser à rêver aux belles 
délicates choses que je viens de vous dire. Je 
souhaite qu'elles vous fassent aussi rêver agréa- 
blement. 

P,-S. Peut-être ce que j'ai dit est-il vieux 
comme le monde, et je le trouve même de nature à 
n'être pas neuf : mais n'importe ; j'y ai pris tant 
de plaisir, que j'ai peine à ne pas revenir sur la 
même idée, et à ne pas vous la détailler davantage. 
Ce privilège de la noblesse, qui ne consisterait pré- 
cisément que dans une obligation de plus, et plus 
stricte et plus intimement sentie ; qui parlerait au 
jeune homme plus haut que sa conscience, et le 
rendrait scrupuleux malgré sa fougue ; au vieil- 
lard, et lui donnerait du courage malgré sa faiblesse: 
ce privilège, dis-je, m'enchante, m'attache et me 
séduit. Je ne puis souffrir que cette classe, idéale 
peut-être, de la société, soit négligée par le Souve- 
rain, qu'on la laisse oubliée dans l'oisiveté et dans 
la misère ; car si elle s'enrichit par un mariage 
d'argent, par le commerce, par des spéculations de 
finance, ce n'est plus cela : la noblesse devient rotu- 
rière, ou, pour parler plus juste, ma chimère s'éva- 
nouit. 



LETTRE III 



Si j'étais roi, je ne sais pas si je serais juste, 
quoique je voulusse Têtre ; mais voici assurément 
ce que je ferais. Je ferais un dénombrement bien 
exact de toute la noblesse chapitrale de mon pays. 
Je donnerais à ces nobles quelque distinction peu 
brillante, mais bien marquée, et je n'introduirais 
personne dans cette classe d'élite. Je me chargerais 
de leurs enfants quand ils en auraient plus de trois. 
J'assignerais une pension à tous les chefs de famille 
quand ils seraient tombés dans la misère, comme 
le roi d'Angleterre en donne une aux pairs en 
décadence. Je formerais une seconde classe des offi- 
ciers qui seraient parvenus à certains grades, de 
leurs enfants, de ceux qui auraient occupé certains 
emplois, etc. Dans chaque province cette classe 
serait libre de s'agréger tel ou tel homme qui se 
serait distingué par quelque bonne action, un 



HISTOIRE DE CECILE l5 

gentilhomme étranger, un riche négociant, l'au- 
teur de quelque invention utile. Le peuple se nom- 
merait des représentants, et ce serait un troisième 
ordre dans la nation ; celui-ci ne serait pas héré- 
ditaire. Chacun des trois aurait certaines distinc- 
tions et le soin de certaines choses, outre les char- 
ges qu'on donnerait aux individus indistinctement 
avec le reste de mes sujets. On choisirait dans les 
trois classes des députés qui, réunis, seraient le 
conseil de la nation : ils habiteraient la capitale. 
Je les consulterais sur tout. Ces conseillers seraient 
à vie : ils auraient tous le pas devant le corps de la 
noblesse. Chacun d'eux se nommerait un succes- 
seur, qui ne pourrait être un fils, un gendre, ni un 
neveu ; mais cette nomination aurait besoin d'être 
examinée et confirmée par le Souverain et par le 
conseil. Leurs enfants entreraient de droit dans 
la classe noble. Les familles qui viendraient à 
s'éteindre se trouveraient ainsi remplacées. Tout 
homme, en se mariant, entrerait dans la classe de sa 
femme, et ses enfants en seraient comme lui. 
Cette disposition aurait trois motifs. D'abord les 
enfants sont encore plus certainement de la femme 
que du mari. En second lieu, la première éducation, 
les préjugés, on les tient plus de sa mère que de 
son père. En troisième lieu, je croirais, par cet 
arrangement, augmenter l'émulation chez les liom- 



l6 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

mes, et faciliter le mariage pour les filles qu'on 
peut supposer les mieux élevées et les moins riches 
des filles épousables d'un pays. Vous voyez bien 
que, dans ce superbe arrangement politique, ma 
Cécile n'est pas oubliée. Je suis partie d'elle ; 
je reviens à elle. Je la suppose appartenant à la 
première classe : belle, bien élevée et bonne comme 
elle est, je vois à ses pieds tous les jeunes hom- 
mes de sa propre classe, qui ne voudraient pas 
déchoir, et ceux d'une classe inférieure, qui au- 
raient l'ambition de s'élever. Réellement, il n'y 
aurait que cet ennoblissement qui pût me plaire. 
Je hais tous les autres, parce qu'un souverain ne 
peut donner avec des titres ce préjugé de noblesse, 
ce sentiment de noblesse qui me paraît être l'uni- 
que avantage de la noblesse. Supposé qu'ici l'homme 
ne l'acquît pas en se mariant, les enfants le pren- 
draient de leur mère. Voilà bien assez de politi- 
que ou de rêverie. 

Outre les deux hommes dont je vous ai parlé, 
Cécile a encore un amant dans la classe bourgeoise ; 
mais il la ferait plutôt tomber avec lui qu'il ne 
s'élèverait avec elle. Il se bat, il s'enivre et voit des 
filles comme les nobles allemands et quelques 
jeunes seigneurs anglais qu'il fréquente : il est 
d'ailleurs bien fait et assez aimable ; mais ses 
mœurs m'effraieraient. Son oisiveté ennuie Cécile ; 



HISTOIRE DE CECILE I7 

et quoiqu'il ait du bien, à force d'imiter ceux qui 
en ont plus que lui, il pourra dans peu se trouver 
ruiné. Il y en a bien encore un autre. C'est un jeune 
homme sage, doux, aimable, qui a des talents et 
qui s'est voué au commerce. Ailleurs il pourrait 
y faire quelque chose, mais ici cela ne se peut pas. 
Si ma fille avait de la prédilection pour lui, et que 
ses oncles n'y missent pas obstacle, je consentirais 
à aller vivre avec eux à Genève, à Lyon, à Paris, 
partout où ils voudraient ; mais le jeune homme 
n'aime peut-être pas assez Cécile pour quitter son 
sol natal, le plus agréable en effet qui existe, la 
vue de notre beau lac et sa riante rive. Vous 
voyez, ma chère amie, que, dans ces quatre amants, 
il n'y a pas un mari. Ce n'en est pas un non plus 
que je puss? proposer à Cécile, qu'un certain cou- 
sin fort noble, fort borné, qui habite un triste 
château où l'on ne lit, de père en fils, que la Bible 
et la gazette. Et le jeune lord ? direz-vous. 
Que j'aurais de choses à vous répondre ! Je les 
garde pour une autre lettre. Ma fille me presse 
d'aller faire un tour de promenade avec elle. Adieu. 



LETTRE IV 



Il y a huit jours que ma cousine (la mère du petit 
théologien) étant malade, nous allâmes lui tenir 
compagnie ma fille et moi. Le jeune lord, Tayant 
appris, renonça à un pique-nique que faisaient ce 
jour-là tous les Anglais qui sont à Lausanne, et 
vint demander à être reçu chez ma cousine. Hors 
les heuresdes repas, on ne Ty avait pas vu depuis le 
soir des galoches. Il fut reçu d'abord un peu froi- 
dement ; mais il marcha si discrètement sur la pointe 
des pieds, parla si bas, fut officieux de si bonne 
grâce, il apporta si joliment sa grammaire française 
à Cécile pour qu'elle lui apprît à prononcer, à dire 
les mots précisément comme elle, que ma cousine 
et ses sœurs se radoucirent bientôt ; mais tout 
cela déplut au fils de la maison à proportion de ce 
que cela plaisait au reste de la compagnie, et il en a 
conservé une telle rancune, qu'à force de se plaindre 



HISTOIRE DE CECILE IQ 

du bruit que Ton faisait sur sa tête et qui inter- 
rompait tantôt ses études, tantôt son sommeil, 
il a engagé sa bonne et sotte mère à prier milord 
et son gouverneur de chercher un autre loge- 
ment. Ils vinrent hier me le dire, et me demander 
si je voulais les prendre en pension. Je refusai bien 
nettement, sans attendre que Cécile eût pu avoir 
une idée ou former un souhait. Ensuite ils se re- 
tranchèrent à me demander un étage de ma maison 
qu'ils savaient être vide ; je refusai encore. Mais 
seulement pour deux mois, dit le jeune homme, 
pour un mois, pour quinze jours, en attendant que 
nous ayons trouvé à nous loger ailleurs. Peut-être 
nous trouverez- vous si discrets qu'alors vous nous 
garderez. Je ne suis pas aussi bruyant que M. S. 
le dit ; mais quand je le serais naturellement, je 
suis sûr. Madame, que vous et Mademoiselle votre 
fille ne m'entendrez pas marcher, et hors la faveur 
de venir quelquefois ici apprendre un peu de fran- 
çais, je ne demanderai rien avec importunité. — Je 
regardai Cécile ; elle avait les yeux fixés sur moi. 
Je vis bien qu'il fallait refuser ; mais en vérité 
je souffris presque autant que je faisais souffrir. 
Le gouverneur démêla mes motifs, et arrêta le^^ 
instances du jeune homme, qui est venu ce matin 
me dire que n'ayant pu m'engager à le recevoir 
chez moi, il s'était logé le plus près de nous qu'il 



20 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

avait pu, et qu'il me demandait la permission de 
nous venir voir quelquefois. Je Tai accordée. Il 
s'en allait. Après Tavoir conduit jusqu'à la porte, 
Cécile est venue m'embrasser. Vous me remerciez, 
lui ai-je dit. Elle a rougi : je l'ai tendrement em- 
brassée. Des larmes ont coulé de mes yeux. Elle 
les a vues, et je suis sûre qu'elle y a lu une exhor- 
tation à être sage et prudente, plus persuasive 
que n'aurait été le plus éloquent discours. Voilà 
mon beau-frère et sa femme ; je suis forcée de 
m'interrompre. 

Tout se dit, tout se sait ici en un instant. Mon 
beau-frère a appris que j'avais refusé de louer à un 
prix fort haut un appartement qui ne me sert à 
rien. C'est le tuteur de ma fille. Il loue à des étran- 
gers des appartements chez lui, quelquefois même 
toute sa maison. Alors il va à la campagne, ou il y 
reste. Il m'a donc trouvée très extraordinaire, et 
m'a beaucoup blâmée. J'ai dit pour toute raison 
que je n'avais pas jugé à propos de louer. Cette 
manière de répondre lui a paru d'une hauteur 
insupportable. Il commençait tout de bon à se 
fâcher, quand Cécile a dit que j'avais sans doute 
des raisons que je ne voulais pas dire ; qu'il fallait 
les croire bonnes, et ne me pas presser davantage. 
Je l'ai embrassée pour la remercier : les larmes lui 
sont venues aux yeux à son tour. Mon beau- 



HISTOIRE DE CECILE 2 1 

frère et ma belle-sœur se sont retirés sans savoir 
qu'imaginer de la mère ni de la fille. Je serai blâmée 
de toute la ville. Je n'aurai pour moi que Cécile, 
et peut-être le gouverneur du jeune lord. Vous ne 
comprenez rien sans doute à ce louage, à ces étran- 
gers, au chagrin que mon beau-frère m'a témoi- 
gné. Connaissez-vous Plombières, ou Bourbonne, 
ou Barège ? D'après ce que j'en ai entendu dire, 
Lausanne ressemble assez à tous ces endroits-là. 
La beauté de notre pays, notre Académie et M. 
Tissot nous amènent des étrangers de tous les 
pays, de tous les âges, de tous les caractères, mais 
non de toutes les fortunes. Il n'y a guère que les 
gens riches qui puissent vivre hors de chez eux. 
Nous avons donc, surtout, des seigneurs anglais, 
des financières françaises, et des princes alle- 
mands qui apportent de l'argent à nos aubergistes, 
aux paysans de nos environs, à nos petits marchands 
et artisans, et à ceux de nous qui ont des maisons 
à louer en ville ou à la campagne, et qui appau- 
vrissent tout le reste en renchérissant les denrées et 
la main-d'œuvre, et en nous donnant le goût avec 
l'exemple d'un luxe peu fait pour nos fortunes 
et nos ressources. Les gens de Plombières, de Spa, 
de Barège ne vivent pas avec leurs hôtes, ne pren- 
nent pas leurs habitudes ni leurs mœurs. Mais nous, 
dont la société est plus aimable, dont la naissance 



22 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

ne le cède souvent pas à la leur, nous vivons avec 
eux, nous leur plaisons, quelquefois nous les for- 
mons, et ils nous gâtent. Ils font tourner la tête 
à nos jeunes filles, ils donnent à ceux de nos jeunes 
hommes qui conservent des mœurs simples un air 
gauche et plat ; aux autres le ridicule d'être des 
singes et de ruiner souvent leur bourse et plus sou- 
vent leur santé. Les ménages, les mariages n'en 
vont pas mieux non plus, pour avoir dans nos 
coteries d'élégantes Françaises, de belles Anglaises, 
de jolis Anglais, d'aimables roués Français ; et 
supposé que cela ne gâte pourtant pas beaucoup 
de mariages, cela en empêche beaucoup. Les jeunes 
filles trouvent leurs compatriotes peu élégants. 
Les jeunes hommes trouvent les filles trop coquettes. 
Tous craignent l'économie à laquelle le mariage les 
obligerait ; et s'ils ont quelque disposition, les 
uns à avoir des maîtresses, les autres à avoir des 
amants, rien n'est si naturel ni si raisonnable que 
cette appréhension d'une situation étroite et gênée. 
J'ai trouvé longtemps fort injuste qu'on jugeât 
plus sévèrement les mœurs d'une femme de mar- 
chand ou d'avocat que celles de la femme d'un 
fermier-général ou d'un duc. J'avais tort. Celle-là 
se corrompt davantage, et fait bien plus de mal 
que celle-ci à son mari : elle le rend plus ridicule, 
parce qu'elle lui rend sa maison désagréable, et 



HISTOIRE DE CECILE 23 

qu'à moins de le tromper bien complètement, elle 
Ten bannit. Or, s'il s'en laisse bannir, il passe pour 
un benêt ; s'il se laisse tromper, pour un sot : 
de manière ou d'autre il perd toute considération, et 
ne fait rien avec succès de ce qui en demande. 
Le public le plaint, et trouve sa femme odieuse 
parce qu'elle le rend à plaindre. Chez des gens riches, 
chez des grands, dans une maison vaste, personne 
n'est à plaindre. Le mari a des maîtresses s'il eu 
veut avoir, et c'est presque toujours par lui que 
le désordre commence. On lui rend trop de respect 
pour qu'il paraisse ridicule. La femme ne paraît 
point odieuse et ne l'est point. Joignez à cela qu'elle 
traite bien ses domestiques, qu'elle peut faire élever 
ses enfants, qu'elle est charitable, qu'on danse et 
mange chez elle. Qui est-ce qui se plaint, et com- 
bien de gens n'ont pas à se louer ? En vérité, pour 
ce monde, l'argent est bon à tout. Il achète jus- 
qu'à la facilité de conserver des vertus dans le 
désordre, d'être vicieux avec le moins d'inconvé- 
nients possibles. Un temps vient, je l'avoue, où il 
n'achète plus rien de ce que l'on désire, et où des 
hommes et des femmes, gâtés longtemps par son 
enivrante possession, trouvent affreux qu'il ne 
puisse leur procurer un instant de santé ou de vie, 
ni la beauté, ni la jeunesse, ni la vigueur : mais 
combien de gens cessent de vivre avant que son 



24 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

insufifisance se fasse si cruellement sentir ? Voici 
une bien longue lettre. Je suis fatiguée d'écrire. 
Adieu, ma chère amie. 

Je m'aperçois que je n'ai parlé que des femmes 
infidèles riches ou pauvres ; j'aurais la même 
chose à dire des maris. S'ils ne sont pas riches, ils 
donnent à une maîtresse le nécessaire de leurs 
femmes ; s'ils sont riches, ce n'est que du superflu, 
et ils leur laissent mille amusements, mille ressour- 
ces, mille consolations. Pour laisser épouser à ma 
fille un homme sans fortune, je veux qu'ils s'ai- 
ment passionnément : s'il est question d'un grand 
seigneur fort riche, j'y regarderai peut-être d'un 
peu moins près. 



LETTRE V 



Votre mari trouve donc ma législation bien 
absurde, et il s'est donné la peine de faire une liste 
des inconvénients de mon projet. Que ne me remer- 
cie-t-il, ringrat, d'avoir arrêté sa pensée sur mille 
objets intéressants, de T avoir fait réfléchir en huit 
jours plus qu'il n'avait peut-être réfléchi en toute 
sa vie. Je vais répondre à quelques-unes de ses 
objections. « Les jeunes hommes mettraient trop 
« d'application à plaire aux femmes qui pourraient 
« les élever à une classe supérieure. >> Pas plus qu'ils 
n'en mettent aujourd'hui à séduire et à tromper les 
femmes de toutes les classes. 

« Les maris, élevés par leurs femmes à une classe 
« supérieure, leur auraient trop d'obligation. » 
Outre que je ne verrais pas un grand inconvénient 
à cette reconnaissance, le nombre des obligés serait 
très petit, et il n'y aurait pas plus de mal à devoir 



20 LETTRKS ECRITES DE LAUSANNE 

à sa femme sa noblesse que sa fortune ; obligation 
que nous voyons contracter tous les jours. 

« Les filles feraient entrer dans la classe noble, 
« non les gens de plus de mérite, mais les plus beaux.» 
Les filles dépendraient de leurs parents comme 
aujourd'hui ; et quand il arriverait qu'elles enno- 
bliraient de temps en temps un homme qui n'au- 
rait de mérite que sa figure, quel grand mal y 
aurait-il ? Leurs enfants en seraient plus beaux, 
la noblesse se verrait rembellie. Un seigneur espa- 
gnol dit un jour à mon père : Si vous rencontrez 
à Madrid un homme bien laid, petit, faible, malsain, 
soyez sûr que c'est un grand d'Espagne. Une plai- 
santerie et une exagération ne sont pas un argu- 
ment, mais votre mari conviendra bien qu'il y 
a par tout pays quelque fondement au discours 
de l'Espagnol. Revenons à sa liste d'inconvénients. 

« Un gentilhomme aimerait une fille de la seconde 
classe, belle, vertueuse, et il ne pourrait l'épouser.» 
Pardonnez-moi, il l'épouserait. « Mais il s'avili- 
rait ». Non, tout le monde applaudirait au sacri- 
fice. Et ne pourrait-il pas remonter au-dessus même 
de sa propre classe, en se faisant nommer, à force de 
mérite, membre du conseil de la nation et du roi ? 
Ne ferait-il pas rentrer par là ses enfants dans leur 
classe originaire ? Et ses fils d'ailleurs n'y pour- 
raient-ils pas rentrer par des mariages ? « Et quelles 



HISTOIRE DE CECILE 27 

« seraient les fonctions de ce conseil de la nation ? 
« De quoi s'occuperait-il ? Dans quelles affaires 
« jugerait-il ? » Ecoutez, mon cousin : la première- 
fois qu'un souverain me demandera Texplication 
de mon projet, dans l'intention d'en faire quelque 
chose, jel'expliquerai, et le détaillerai de mon mieux; 
et s'il se trouve à l'examen aussi mal imaginé et 
aussi impraticable que vous le croyez, je l'aban- 
donnerai courageusement. « Il est bien d'une fem- 
me », dites- vous : à la bonne heure, je suis une 
femme, et j'ai une fille. J'ai un préjugé pour l'an- 
cienne noblesse ; j'ai du faible pour mon sexe : 
il se peut que je ne sois que l'avocat de ma cause, 
au lieu d'être un juge équitable dans la cause géné- 
rale de la société. Si cela est, ne me trouvez-vous 
pas bien excusable ? Ne permettrez-vous pas aux 
Hollandais de sentir plus vivement les inconvé- 
nients qu'aurait pour eux la navigation libre de 
l'Escaut, que les arguments de leur adversaire en 
faveur du droit de toutes les nations sur toutes 
les rivières ? Vous me faites souvenir que cette 
Cécile, pour qui je voudrais créer une monarchie 
d'une espèce toute nouvelle, ne serait que de la 
seconde classe, si cette monarchie avait été créée 
avant nous, puisque mon père serait devenu de la 
classe de sa femme, et mon mari de la mienne. 
Je vous remercie de m'avoir répondu si gravement. 



28 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

C'est plus d'honneur, je ne dirai pas que je ne 
mérite, mais que je n'espérais. Adieu, mon cousin. 
Je retourne à votre femme. 

Vous êtes enchantée de Cécile, et vous avez bien 
raison. Vous me demandez comment j'ai fait pour 
la rendre si robuste, pour la conserver si fraîche et 
si saine. Je l'ai toujours eue auprès de moi, elle a 
toujours couché dans ma chambre, et, quand il 
faisait froid, dans mon lit. Je l'aime uniquement : 
cela rend bien clairvoyante et bien attentive. 
Vous me demandez si elle n'a jamais été malade. 
Vous savez qu'elle a eu la petite vérole. Je voulais 
la faire inoculer, mais je fus prévenue par la maladie ; 
elle fut longue et violente. Cécile est sujette à de 
grands maux de tête : elle a eu tous les hivers des 
engelures aux pieds qui la forcent quelquefois 
à garder le lit. J'ai encore mieux aimé cela que de 
l'empêcher de courir dans la neige, et de se chauf- 
fer ensuite quand elle avait bien froid. Pour ses 
mains, j'avais si peur de les voir devenir laides, 
que je suis venue à bout de les garantir. Vous me 
demandez comment je l'ai élevée. Je n'ai jamais 
eu d'autre domestique qu'une fille élevée chez ma 
grand-mère, et qui a servi ma mère. C'est auprès 
d'elle, dans son village, chez sa nièce, que je la 
laissai quand je passai quinze jours avec vous à 
Lyon, et lorsque j'allai vous voir chez notre vieille 



HISTOIRE DE CECILE 29 

tante. J'ai enseigné à lire et à écrire à ma fille 
dès qu'elle a pu prononcer et remuer les doigts; 
pensant, comme Fauteur de Séthos, que nous ne 
savons bien que ce que nous avons appris machina- 
lement. Depuis Tâge de huit ans jusqu'à seize 
elle a pris tous les jours une leçon de latin et de 
religion de son cousin, le père du pédant et jaloux 
petit amant, et une de musique d'un vieux orga- 
niste fort habile. Je lui ai appris autant d'arithmé- 
tique qu'une femme a besoin d'en savoir. Je lui 
ai montré à coudre, à tricoter et à faire de la dentelle. 
J'ai laissé tout le reste au hasard. Elle a appris un 
peu de géographie en regardant des cartes qui pen- 
dent dans mon antichambre, elle a lu ce qu'elle 
a trouvé en son chemin quand cela l'amusait, elle 
a écouté ce qu'on disait quand elle en a été curieuse, 
et que son attention n'importunait pas. Je ne suis 
pas bien savante ; ma fille l'est encore moins. 
Je ne me suis pas attachée à l'occuper toujours : 
je l'ai laissée s'ennuyer quand je n'ai pas su l'amu- 
ser. Je ne lui ai point donné des maîtres chers. 
Elle ne joue point de la harpe. Elle ne sait ni l'ita- 
lien, ni l'anglais. Elle n'a eu que trois mois de leçons 
de danse. Vous voyez bien qu'elle n'est pas très 
merveilleuse ; mais, en vérité, elle est si jolie, si 
bonne, si naturelle, que je ne pense pas que per- 
sonne voulût y rien changer. Pourquoi, direz-vous, 



3o LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

lui avez-vous fait apprendre le latin ? Pour qu'elle 
sût le français sans que j'eusse la peine de la repren- 
dre sans cesse, pour Toccuper, pour être débarrassée 
d'elle et me reposer une heure tous les jours; et 
cela ne nous coûtait rien. Mon cousin le professeur 
avait plus d'esprit que son fils et toute la simpli- 
cité qui lui manque. C'était un excellent homme. 
Il aimait Cécile, et, jusqu'à sa mort, les leçons 
qu'il lui donnait ont été aussi agréables pour lui 
que profitables pour elle. Elle l'a servi pendant sa 
dernière maladie, comme elle eût pu servir son père, 
et l'exemiple de patience et de résignation qu'il 
lui a donné a été une dernière leçon plus importante 
que toutes les autres, et qui a rendu toutes les au- 
tres plus utiles. Quand elle a mal à la tête, quand 
ses engelures l'empêchent de faire ce qu'elle vou- 
drait, quand on lui parle d'une maladie épidémique 
qui menace Lausanne (nous y sommes sujets aux 
épidémies), elle songe à son cousin le professeur, 
et elle ne se permet ni plainte, ni impatience, ni 
terreur excessive. 

Vous êtes bien bonne de me remercier de mes 
lettres. C'est à moi à vous remercier de vouloir 
bien me donner le plaisir de les écrire. 



LETTRE VI 



N'y avait-il pas d'inconvénient, me dites- 
vous, à laisser lire, à laisser écouter ? N'aurait-il 
pas mieux valu, etc.? J'abrège, je ne transcris pas 
toutes vos phrases, parce qu'elles m'ont fait de la 
peine. Peut-être aurait-il mieux valu faire appren- 
dre plus ou moins, ou autre chose ; peut-être y 
avait-il de l'inconvénient, etc. Mais songez que ma 
fille et moi ne sommes pas un roman comme Adèle 
et sa mère, ni une leçon, ni un exemple à citer. 
J'aimais ma fille uniquement ; rien, à ce qu'il me 
semble, n'a partagé mon attention, ni balancé dans 
mon cœur son intérêt. Supposé qu'avec cela j'aie 
mal fait ou n'aie pas fait assez, prenez-vous en, 
si vous avez foi à l'éducation, prenez-vous en, en 
remontant d'enfants à pères et mères, à Noé ou 
Adam, qui, élevant mal leurs enfants, ont transmis 
de père en enfant une mauvaise éducation à Cécile. 



32 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

Si VOUS avez plus de foi à la nature, remontez plus 
haut encore, et pensez, quelque système qu'il 
vous plaise d'adopter, que je n'ai pu faire mieux 
que je n'ai fait. Après la réception de votre lettre, 
je me suis assise vis-à-vis de Cécile ; je l'ai vue 
travailler avec adresse, activité et gaieté. L'esprit 
rempli de ce que vous m'avez écrit, les larmes me 
sont venues aux yeux; elle s'est mise à jouer du 
clavecin pour m'égayer. Je l'ai envoyée à l'autre 
extrémité de la ville ; elle est allée et revenue sans 
souffrir, quoiqu'il fasse très froid. Des visites 
ennuyeuses sont venues ; elle a été douce, obligeante 
et gaie. Le petit lord l'a priée d'accepter un billet 
de concert; son offre lui a fait plaisir, et, sur un 
regard de moi, elle a refusé de bonne grâce. Je vais 
me coucher tranquille. Je ne croirai point l'avoir 
mal élevée. Je ne me ferai point de reproches. 
L'impression de votre lettre est presque effacée. 
Si ma fille est malheureuse, je serai malheureuse ; 
mais je n'accuserai point le cœur tendre d'une 
mère dévouée à son enfant. Je n'accuserai point 
non plus ma fille; j'accuserai la société, le sort; 
ou bien je n'accuserai point, je ne me plaindrai 
point, je me soumettrai en silence avec patience 
et courage. Ne me faites point d'excuses de votre 
lettre, oublions-là. Je sais bien que vous n'avez pas 
voulu me faire de la peine : vous avez cru consulter 



HISTOIRE DE CECILE 33 

un livre ou interroger un auteur. Demain je repren- 
drai celle-ci avec un esprit plus tranquille. 

Votre mari ne veut pas que je me plaigne des 
étrangers qu'il y a à Lausanne, disant que le nom- 
bre des gens à qui ils font du bien est plus grand 
que celui des gens à qui ils nuisent. Cela se peut, 
et je ne me plains pas. Outre cette raison généreuse 
et réfléchie, Thabitude nous rend ce concours d'é- 
trangers assez agréable. Cela est plus riant et plus 
gai. Il semble aussi que ce soit un hommage que 
Funivers rend à notre charmant pays ; et, au lieu 
de lui, qui n'a point d'amour-propre, nous recevons 
cet hommage avec orgueil. D'ailleurs, qui sait si 
en secret toutes les filles ne voient pas un'^mari, 
toutes les mères un gendre dans chaque carrosse 
qui arrive ? Cécile a un nouvel adorateur qui n'est 
point venu de Paris ni de Londres. C'est le fils de 
notre bailhf, un beau jeune Bernois, couleur de 
rose et blanc, et le meilleur enfant du monde. 
Après nous avoir rencontrées deux ou trois fois, 
je ne sais où, il nous est venu voir avec assez d'assi- 
duité, et ne m'a pas laissé ignorer que c'était en 
cachette, tant il trouve évident que des parents 
bernois devraient être fâchés de voir leur fils s'atta- 
cher à une sujette du Pays de Vaud. Qu'il vienne 
seulement, le pauvre garçon, en cachette ou autre- 
ment ; il ne fera point de mal à Cécile, ni de tort 



34 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

à sa réputation ; et M. le baillif, ni Madame la 
baillive n'auront point de séduction à nous repro- 
cher. Le voilà qui vient avec le jeune lord. Je 
vous quitte pour les recevoir. Voilà aussi le petit 
ministre mort et le ministre en vie. J'attends le 
jeune faraud et le jeune négociant, et bien d'au- 
tres. Cécile a aujourd'hui une journée. Il nous vien- 
dra de jeunes filles, mais elles sont moins empres- 
sées aujourd'hui que les jeunes hommes. Cécile 
m'a priée de rester au logis, et de faire les honneurs 
de sa journée, tant parce qu'elle est plus à son 
aise quand je suis auprès d'elle, que parce qu'elle 
a trouvé l'air trop froid pour me laisser sortir. 



LETTRE VU 



Vous voudriez, dans votre enchantement de 
Cécile et dans votre fierté pour vos parentes, que 
je bannisse de chez moi le fils du baillif. Vous avez 
tort, vous êtes injuste. La fille la plus riche et la 
mieux née du Pays-de-Vaud est un mauvais parti 
pour un Bernois, qui en se mariant bien chez lui 
se donne plus que de la fortune ; car il se donne de 
Tappui, de la facilité à entrer dans le gouvermenent. 
Il se met dans la voie de se distinguer, de rendre 
ses talents utiles à lui-même, à ses parents et à sa 
patrie. Je loue les pères et mères de sentir tout cela 
et de garder leurs fils des filets qu'on pourrait leur 
tendre ici. D'ailleurs, une fille de Lausanne aurait 
beau devenir baillive, et même conseillère, elle 
regretterait à Berne le lac de Genève et ses rives 
charmantes. C'est comme si on menait une fille 
de Paris être princesse en Allemagne. Mais je vou- 



36 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

drais que les Bernoises épousassent plus souvent 
des hommes du Pays-de-Vaud ; qu'il s'établît 
entre Berne et nous plus d'égalité, plus d'honnêteté; 
que nous cessassions de nous plaindre, quelquefois 
injustement, de la morgue bernoise, et que les 
Bernois cessassent de donner une ombre de raison 
à nos plaintes. On dit que les rois de France ont été 
obligés, en bonne politique, de rendre les grands 
vassaux peu puissants, peu propres à donner de 
l'ombrage. Ils ont bien fait sans doute ; il faut avant 
toute chose assurer la tranquillité d'un état : 
mais je sens que j'aurais été incapable de cette poli- 
tique que j'approuve. J'aime si fort tout ce qui est 
beau, tout ce qui prospère, que je ne pourrais 
ébrancher un bel arbre, quand il n'appartiendrait 
à personne, pour donner plus de nourriture ou de 
soleil aux arbres que j'aurais plantés. 

Tout va chez moi comme il allait en apparence ; 
mais je crains que le cœur de ma fille ne se blesse 
chaque jour plus profondément. Le jeune Anglais 
ne lui parle pas d'amour : je ne sais s'il en a, mais 
toutes ses attentions sont pour elle. Elle reçoit un 
beau bouquet les jours de bal. Il l'a menée en traî- 
neau. C'est avec elle qu'il voudrait toujours danser : 
c'est à elle ou à moi qu'il offre le bras quand nous 
sortons d'une assemblée. Elle ne me dit rien ; mais 
je la vois contente ou rêveuse, selon qu'elle le voit 



HISTOIRE DE CECILE Sy 

OU ne le voit pas, selon que ses préférences sont plus 
ou moins marquées. Notre vieux organiste est 
mort. Elle m'a priée d'employer Theure de cette 
leçon à lui enseigner Tanglais. J'y ai consenti. 
Elle le saura bien vite. Le jeune homme s'étonne 
de ses progrès, et ne pense pas que c'est à lui qu'ils 
sont dûs. On commençait à les faire jouer ensem- 
ble partout où ils se rencontraient : je n'ai pas voulu 
qu'elle jouât. J'ai dit qu'une fille qui joue aussi 
mal que la mienne a tort de jouer, et que je serais 
bien fâchée que de sitôt elle apprit à jouer. Là- 
dessus le jeune Anglais a fait faire le plus petit 
damier et les plus petites dames possibles, et les 
porte toujours dans sa poche. Le moyen d'empê- 
cher ces enfants de jouer ! Quand les dames ennuie- 
ront Cécile, il aura, dit-il, de petits échecs. Il ne voit 
pas combien il est peu à craindre qu'elle s'ennuie. 
On parle tant des illusions de l'amour-propre ; 
cependant il est bien rare, quand on est véritable- 
ment aimée, qu'on croie l'être autant qu'on l'est. 
Un enfant ne voit pas combien il occupe continuel- 
lement sa mère. Un amant ne voit pas que sa maî- 
tresse ne voit et n'entend partout que lui. Une maî- 
tresse ne voit pas qu'elle ne dit pas un mot, qu'elle 
ne fait pas un geste qui ne fasse plaisir ou j^eine 
à son amant. Si on le savait, combien on s'obser- 
verait, par pitié, par générosité, par intérêt, pour 



38 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

ne pas perdre le bien inestimable et incompensa- 
ble d'être tendrement aimé. 

Le gouverneur du jeune lord, ou celui que j'ai 
appelé son gouverneur, est son parent d'une bran- 
che aînée, mais non titrée. Voilà ce que m'a dit le 
jeune homme. L'autre n'a pas beaucoup d'années 
de plus, et il y a dans sa physionomie, dans tout son 
extérieur, je ne sais quel charme que je n'ai vu qu'à 
lui. Il ne se moquerait pas, comme votre ami, de 
mes idées sur la noblesse. Peut-être les trouverait-il 
triviales, mais il ne les trouverait pas obscures. 
L'autre jour il disait : Un roi nest pas toujours 
un gentilhomme ; enfin, chimériques ou non, mes 
idées existent dans d'autres imaginations que la 
mienne. 

Mon Dieu, que je suis occupée de ce qui se passe 
ici, et embarrassée de la conduite que je dois tenir ! 
Le parent de Milord (je l'appelle Milord par excel- 
lence, quoiqu'il y en ait bien d'autres, parce que je ne 
veux pas le nommer, et je ne veux pas le nommer 
par la même raison qui fait que je ne me signe pas 
et que je ne nomme personne ; les accidents qui 
peuvent arriver aux lettres me font toujours peur) : 
le parent de Milord est triste. Je ne sais si c'est 
pour avoir éprouvé des malheurs, ou par une dis- 
position naturelle. Il demeure à deux pas de chez 
moi : il se met à y venir tous les jours ; et, assis au 



HISTOIRE DE CECILE Sq 

coin du feu, caressant mon chien, lisant la gazette 
ou quelque journal, il me laisse régler mon ménage, 
écrire mes lettres, diriger Fouvrage de Cécile. Il 
corrigera, dit-il, ses thèmes quand elle en pourra 
faire, et lui fera lire la gazette anglaise pour l'ac- 
coutumer au langage vulgaire et familier. Faut-il 
le renvoyer ? Ne m'est-il pas permis, en lui laissant 
voir ce que sont du matin au soir la fille et la mère, 
de rengager à favoriser un établissement brillant 
et agréable pour ma fille, de Tobliger à dire du bien 
de nous au père et à la mère du jeune homme ? 
Faut-il que j'écarte ce qui pourrait donner à Cécile 
rhomme qui lui plaît ? je ne veux pas dire encore 
Thomme qu'elle aime. Elle aura i)ientôt dix-huit 
ans. La nature peut-être plus que le cœur.... Dira-t- 
on de la première femme, vers laquelle un jeune 
homme se sentira entraîné, qu'elle en soit aimée ? 
Vous voudriez que je fisse apprendre la chimie 
à Cécile, parce qu'en France toutes les jeunes filles 
l'apprennent. Cette raison ne me paraît pas con- 
cluante ; mais Cécile, qui en entend parler autour 
d'elle assez souvent, lira là-dessus ce qu'elle vou- 
dra. Quant à moi, je n'aime pas la chimie. Je sais 
que nous devons aux chimistes beaucoup de décou- 
vertes et d'inventions utiles, et beaucoup de choses 
agréables ; mais leurs opérations ne me font aucun 
plaisir. Je considère la nature en amant ; ils l'étu- 
dient en anatomistes. 



LETTRE VIII 



Il arriva Tautre jour une chose qui me donna 
beaucoup d'émotion et d'alarme. Je travaillais, 
et mon Anglais regardait le feu sans rien dire, 
quand Cécile est revenue d'une visite qu'elle avait 
faite, pâle comme la mort. J'ai été très effrayée. 
Je lui ai demandé ce qu'elle avait, ce qui lui était 
arrivé. L'Anglais, presqu'aussi effrayé que moi, 
presqu'aussi pâle qu'elle, l'a suppliée de parler. 
Elle ne nous répondait pas un mot. Il a voulu sortir, 
disant que c'était lui sans doute qui l'empêchait 
de parler : elle l'a retenu par son habit, et s'est mise 
àjpleurer, à sangloter, pour mieux dire. Je l'ai 
embrassée, je l'ai caressée, nous lui avons donné 
à boire : ses larmes coulaient toujours. Notre silence 
à tous a duré plus d'une demi-heure. Pour la laisser 
plus en repos, j'avais repris mon ouvrage, et il 
s'était remis à caresser le chien. Elle nous a dit 



HISTOIRE DE CECILE 4I 

enfin : Il me serait bien difficile de vous expliquer 
ce qui m'a tant affectée, et mon chagrin me fait 
plus de peine que la chose même qui le cause. Je 
ne sais pourquoi je m'afflige, et je suis fâchée sur- 
tout de m'affiiger. Qu'est-ce que cela veut dire, 
maman ? M'entendriez-vous quand je ne m'en- 
tends pas moi-même ? Je suis pourtant assez tran- 
quille dans ce moment pour vous dire ce que c'est. 
Je le dirai devant Monsieur. Il s'est donné trop de 
peine pour moi, il m'a montré trop de pitié, pour 
que je puisse lui montrer de la défiance. Moquez - 
vous tous deux de moi si vous le voulez : je me 
moquerai peut-être de moi avec vous ; mais promet- 
tez-moi. Monsieur, de ne dire ce que je dirai à per- 
sonne. — Je vous le promets, Mademoiselle, a-t-ildit. 
— Répétez à personne. — A personne. — Et vous, 
vous, maman, je vous prie de ne m'en parler à 
moi-même que quand j'en parlerai la première. 
J'ai vu Milord dans la boutique vis-à-vis d'ici. 
Il parlait à la femme de chambre de Madame de***. 
Elle n'en a pas dit davantage. Nous ne lui avons 
rien répondu. Un instant après Milord est entré. 
Il lui a demandé si elle voulait faire un tour en 
traîneau. Elle lui a dit : Non, pas aujourd'hui, mais 
demain, s'il y a encore de la neige .Alors, s'étant 
approché d'elle, il a remarqué qu'elle était pâle et 
qu'elle avait les yeux gros. Il a demandé timide- 



42 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

ment ce qu'elle avait. Son parent lui a répondu 
d'un ton ferme qu'on ne pouvait pas le lui dire. 
Il n'a pas insisté. Il est resté rêveur ; et, un quart 
d'heure après, quelques femmes étant entrées, ils 
s'en sont allés tous deux. Cécile s'est assez bien 
remise. Nous n'avons reparlé de rien. Seulement en 
se couchant elle m'a dit : Maman, en vérité, je 
ne sais pas si je souhaite que la neige se fonde, ou 
qu'elle reste. Je ne lui répondis pas. La neige se 
fondit ; mais on s'est revu depuis comme aupara- 
vant. Cécile m'a paru cependant un peu plus sé- 
rieuse et réservée. La femme de chambre est jolie, 
et sa maîtresse aussi. Je ne sais laquelle des deux 
l'a inquiétée ; mais, depuis ce moment-là, je crains 
que tout ceci ne devienne bien sérieux. Je n'ai pas 
le temps d'en dire davantage aujourd'hui ; mais 
je vous écrirai bientôt. 

Votre homme m'a donc enfin entendue, puis- 
qu'il a dit : vS^' un roi peut nêtre pas un gentil- 
homme, un manant pourra donc en être un. Soit; 
mais je suppose, en faveur des nobles de naissance, 
que la noblesse de sentiment se trouvera plus sou- 
vent parmi eux qu'ailleurs. Il veut que, dans mon 
royaume, le roi ennoblisse les héros ; un de Ruiter, 
un Tromp, un Fabert : à la bonne heure. 



LETTRE IX 



Ge latin vous tient bien au cœur, et vous vous 
en souvenez longtemps. Savez-vous le latin ? 
dites-vous. Non ; mais mon père m'a dit cent fois 
qu'il était fâché de ne me Tavoir pas fait apprendre. 
Il parlait très bien français. Lui et mon grand-père 
ne m'ont pas laissé parler très-mal, et voilà ce 
qui me rend plus difficile qu'une autre. Pour ma 
fille, on voit, quand elle écrit, qu'elle sait sa langue ; 
mais elle parle fort incorrectement. Je la laisse dire. 
J'aime ses négligences, ou parce qu'elles sont d'elle, 
ou parce qu'en effet elles sont agréables. Elle est 
plus sévère : si elle me voit faire une faute d'ortho- 
graphe, elle me reprend. Son style est beaucoup plus 
correct que le mien ; aussi n'écrit-elle que le moins 
qu'elle peut : c'est trop de peine. Tant mieux. On 
ne fera pas aisément sortir un billet de ses mains. 
Vous demandez si ce latin ne la rend pas orgueil- 



44 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

leuse. Mon Dieu, non. Ce que Ton apprend jeune 
ne nous paraît pas plus étrange, pas plus beau à 
savoir, que respirer et marcher. Vous demandez 
comment il se fait que je sache l'anglais. Ne vous 
souvient-il pas que nous avions, vous et moi, une 
tante qui s'était retirée en Angleterre pour cause 
de religion ? Sa fille, ma tante à la mode de Breta- 
gne, a passé trois ans chez mon père dans ma jeu- 
nesse, peu après mon voyage en Languedoc. C'était 
une personne d'esprit et de mérite. Je lui dois pres- 
que tout ce que je sais, et l'habitude de penser et de 
lire. Revenons à mon chapitre favori et à mes 
détails ordinaires. 

La semaine dernière nous étions dans une assem- 
blée où M. Tissot amena une Française d'une figure 
charmante, les plus beaux yeux qu'on puisse voir, 
toute la grâce que peut donner la hardiesse jointe 
à l'usage du monde. Elle était vêtue dans l'excès 
de la mode, sans être pour cela ridicule. Un immense 
cadogan descendait plus bas que ses épaules, et de 
grosses boucles flottaient sur sa gorge. Le petit An- 
glais et le Bernois étaient sans cesse autour d'elle, 
plutôt encore dans l'étonnement que dans l'admi- 
ration ; du moins l'Anglais, que j'observais beau- 
coup. Tant de gens s'empressèrent autour de Cécile, 
que, si elle fut affectée de cette désertion, elle 
n'eut pas le temps de le laisser voir. Seulement, 



HISTOIRE DE CECILE ^D 

quand Milord voulut faire sa partie de dames, elle 
lui dit qu'ayant un peu mal à la tête, elle aimait 
mieux ne pas jouer. Tout le soir elle resta assise 
auprès de moi, et fit des découpures pour Tentant 
de la maison. Je ne sais si le petit lord sentit ce qui 
se passait en elle ; mais, ne sachant que dire à sa 
Parisienne, il s'en alla. Comme nous sortions de la 
salle, il se trouva à la porte parmi les domestiques. 
Je ne sais si Cécile aura un moment aussi agréable 
dans tout le reste de sa vie . Deux jours après il 
passait la soirée chez moi avec son parent, le Ber- 
nois et deux ou trois jeunes parentes de Cécile ; 
on se mit à parler de la dame française. Les deux 
jeunes gens louèrent sans miséricorde ses yeux, sa 
taille, sa démarche, son habillement. Cécile ne disait 
rien ; je disais peu de chose. Enfin, ils louèrent sa 
forêt de cheveux. — Ils sont faux, dit Cécile. — Ha, 
ha! Mademoiselle Cécile, dit le Bernois, les jeunes 
dames sont toujours jalouses les unes des autres ! 
Avouez la dette ! N'est-il pas vrai que c'est par 
envie? — Il me semblait que Milord souriait. Je me 
fâchai tout de bon : Ma fille ne sait ce que c'est que 
l'envie, leur dis-je. Elle loua hier, comme vous, les 
cheveux de l'étrangère chez une femme de ma con- 
naissance que l'on était occupé à coiffer. Son coif- 
feur, qui sortait de chez la dame parisienne, nous 
dit que ce gros cadogan et ces grosses boucles 



46 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

étaient fausses. Si ma fille avait quelques années de 
plus, elle se serait tue ; à son âge, et quand on a sur 
sa tête une véritable forêt, il est assez naturel de 
parler. Ne nous soutîntes-vous pas hier avec vivacité, 
continuai-je en m'adressant au Bernois, que vous 
aviez le plus grand chien du pays ? Et vous, Milord, 
nous avez-vous permis de douter que votre cheval 
ne fût plus beau que celui de monsieur un tel et de 
milord un tel ? Cécile, embarrassée, souriait et 
pleurait en même temps. Vous êtes bien bonne, 
maman, a-t-elle dit, de prendre si vivement mon 
parti. Mais dans le fond j'ai eu tort ; il eût mieux 
valu me taire. J'étais encore de mauvaise humeur. 
Monsieur, ai- je dit au Bernois, toutes les fois qu'une 
femme paraîtra jalouse des louanges que vous don- 
nerez à une autre, loin de le lui reprocher, remer- 
ciez-la dans votre cœur, et soyez bien flatté. 
— Je ne sais, a dit le parent de Milord, s'il y aurait 
lieu de l'être. Les femmes veulent plaire aux hom- 
mes, les hommes aux femmes, la nature l'a ainsi 
ordonné. Qu'on veuille profiter des dons qu'on en a 
reçus, et n'en pas laisser jouir à ses dépens un usur- 
pateur, me paraît encore si naturel, que je ne vois 
pas comment on peut le trouver mauvais. Si on 
louait un autre auprès de ces dames d'une chose 
que j'aurais faite, assurément je dirais : C'est moi. 
Et puis, il y a un certain esprit de vérité qui, dans le 



HISTOIRE DE CECILE 47 

premier instant, ne consulte ni les inconvénients, 
ni les avantages. Supposé que Mademoiselle 
eût de faux cheveux, et qu'on les eût admirés, je 
suis sûr qu'elle aurait aussi dit: Ils sont faux. — Sans 
doute. Monsieur, a dit Cécile, mais je vois bien 
pourtant qu'il ne sied pas de le dire de ceux d'une 
autre. Dans le moment, le hasard nous a amené 
une jeune femme, son mari et son frère. Cécile 
s'est mise à son clavecin; elle leur a joué des alle- 
mandes et des contredanses, et on a dansé. — Bon- 
soir, ma mère et ma protectrice, m'a dit Cécile en 
se couchant ; bonsoir, mon Don Quichotte. J'ai 
ri. Cécile se forme, et devient tous les jours plus 
aimable. Puisse-t-elle n'acheter pas ses agréments 
trop cher ! 



LETTRE X 



Je crains bien que Cécile n'ait fait une nou- 
velle conquête ; et si cela est, je me consolerai, je 
pense, de sa prédilection pour son lord. Si ce n'est 
même qu'une prédilection, elle pourrait bien n'être 
pas une sauvegarde suffisante. L'homme en ques- 
tion est très-aimable. C'est un gentilhomme de ce 
pays, capitaine au service de France, qui vient 
de se marier, ou plutôt de se laisser marier le plus 
mal du monde. Il n'avait point de fortune. Une 
parente éloignée du même nom, héritière d'une 
belle terre qui est depuis longtemps dans cette 
famille, a dit qu'elle l'épouserait plus volontiers 
qu'un autre. Ses parents ont trouvé cela admirable, 
et cru la fille charmante, parce qu'elle est vive, 
hardie, qu'elle parle beaucoup et vite, et qu'elle 
passait pour une petite espiègle. Il était à sa garni- 
son. On lui a écrit. Il a répondu qu'il avait compté 



HISTOIRE DE CECILE 49 

ne se pas marier, mais qu'il ferait ce qu'on voudrait ; 
et on a si bien arrangé les choses, qu'arrivé ici le 
premier octobre, il s'est trouvé marié le 20. Je 
crois que le 30 il aurait déjà voulu ne plus l'être. 
La femme est coquette, jalouse, altière. Ce qu'elle 
a d'esprit n'est qu'une sottise vive et à prétention. 
J'étais allée sans ma fille les féliciter il y a deux mois. 
Ils sont en ville depuis quinze jours. Madame vou- 
drait être de tout, briller, plaire, jouer un rôle. Elle 
se trouve assez riche, assez aimable et assez jolie 
pour cela. Le mari, honteux et ennuyé, fuit sa 
maison ; et, comme nous sommes un peu parents, 
c'est dans la mienne qu'il a cherché un refuge. 
La première fois qu'il y vint, il fut frappé de Cécile, 
qu'il n'avait vue qu'enfant, et me trouvant pres- 
que toujours seule avec elle, ou n'ayant que l'An- 
glais avec nous, il s'est accoutumé à venir tous les 
jours. Ces deux hommes se conviennent et se plai- 
sent. Tous deux sont instruits, tous deux ont de la 
délicatesse dans l'esprit, du discernement et du 
goût, de la politesse et de la douceur. Mon parent est 
indolent, paresseux : il n'est plus si triste d'être 
marié, parce qu'il oublie qu'il le soit. L'autre est 
doucement triste et rêveur. Dès le premier jour ils 
ont été ensemble comme s'ils s'étaient toujours 
vus ; mais mon parent me semble chaque jour plus 
occupé de Cécile. Hier, pendant qu'ils parlaient 

4 



50 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

de l'Amérique, de la guerre, Cécile me dit tout bas : 
Maman, Fun de ces hommes est amoureux de vous. 
— Et l'autre de vous, lui ai-je répondu. Là-dessus 
elle s'est mise à le considérer en souriant. Il est 
d'une figure si noble et si élégante, que sans le 
petit lord je serais bien fâchée d'avoir dit vrai. 
Je devrais ne pas laisser d'en être fâchée à présent ; 
mais on ne saurait prendre vivement à cœur tant 
de choses. Mon parent et sa femme s'en tireront 
comme ils pourront. Il n'a pas remarqué le jeune 
lord, qui n'est pas établi ici comme son parent, 
tant s'en faut, mais qui, au retour de son collège et 
de ses leçons, quand il ne le trouve pas chez lui, 
vient le chercher chez moi. C'est ce qu'il fit avant- 
hier ; et sachant que nous devions aller le soir chez 
cette parente chez qui il était en pension, il me 
supplia de l'y mener, disant qu'il ne pouvait souf- 
frir, après les bontés qu'on avait eues pour lui dans 
cette maison, l'air à demi-brouillé qu'il y avait 
entr'eux. Je dis que je le voulais bien. Les deux 
piliers de ma cheminée vinrent aussi avec nous. 
Ma cousine la professeuse, persuadée que dans les 
jeux d'esprit son fils brillait toujours par-dessus 
tout le monde, a voulu qu'on remplît des bouts 
rimes, qu'on fît des discours sur huit mots, que chacun 
écrivît une question sur une carte. On mêle les car- 
tes, chacun en tire une au hasard, et écrit une ré- 



HISTOIRE DE CECILE DI 

ponse sous la question. On remêle, on écrit jusqu'à 
ce que les cartes soient remplies. Ce fut moi qu'on 
chargea de lire. Il y avait des choses fort plates, et 
d'autres fort jolies. Il faut vous dire qu'on barbouille 
et griffonne de manière àrendreTécritureméconnais- 
sable. Sur une des cartes on avait écrit : A qui 
doit-on sa première édtication ? A sa nourrice, était 
la réponse. Sous la réponse on avait écrit : Et la 
seconde? Réponse: Au hasard. Et la troisième? 
A r amour. — C'est vous qui avez écrit cela, me dit 
quelqu'un de la compagnie. — Je consens, dis-je, 
qu'on le croie, car cela est joli. M. de*** regarda 
Cécile. — Celle qui l'a écrit, dit-il, doit déjà beaucoup 
à sa troisième éducation. Cécile rougit comme jamais 
elle n'avait rougi. — Je voudrais savoir qui c'est, 
dit le petit lord. — Ne serait-ce point vous-même ? 
lui dis-je. Pourquoi veut-on que ce soit une femme? 
Les hommes n'ont-ils pas besoin de cette éducation 
tout comme nous ? C'est peut-être mon cousin le 
ministre. — Dis donc, Jeannot, dit sa mère, je le croi- 
rais assez, puisque cela est si joli. — Oh non, dit Jean- 
not, j'ai fini mon éducation à Bâle. Cela fit rire, 
et le jeu en resta là. En rentrant chez moi, Cécile 
me dit : Ce n'est pas moi, maman, qui ai écrit la 
réponse. — Et pourquoi donc tant rougir ? lui dis-je. 
— Parce que je pensais .. parce que, maman, parce 
que... Je n'en appris, ou du moins elle ne m'en dit 
pas davantage. 



LETTRE XI 



Vous voulez savoir si Cécile a deviné juste 
sur le compte de mon ami FAnglais. Je ne le sais 
pas, je n'y pense pas, je n'ai pas le temps d'y pren- 
dre garde. 

Nous fûmes hier dans une grande assemblée au 
château. Un neveu du baillif, arrivé la veille, fut 
présenté par lui aux femmes qu'on voulait distin- 
guer. Je n'ai jamais vu un homme de meilleure 
mine. Il sert dans le même régiment que mon pa- 
rent. Ils sont amis ; et, le voyant causer avec Cécile 
et moi, il se joignit à la conversation. En vérité, j'en 
fus extrêmement contente. On ne saurait être plus 
poli, parler mieux, avoir un meilleur accent ni un 
meilleur air, ni des manières plus nobles. Cette fois 
le petit lord pouvait être en peine à son tour. Il ne 
paraissait plus qu'un joli enfant sans conséquence. 
Je ne sais s'il fut en peine, mais il se tenait bien près 
de nous. Dès qu'il fut question de se mettre au jeu, 
il me demanda s'il serait convenable de jouer aux 




HISTOIRE DE CECILE 53 

dames chez M. le baillif comme ailleurs, et me supplia, 
supposé que je ne le trouvasse pas bon, de faire 
en sorte qu'il pût jouer au reversis avec Cécile. Il 
prétendit ne connaître qu'elle parmi tout ce monde, 
et jouer si mal qu'il ne ferait qu'ennuyer mortelle- 
ment les femmes avec qui on le mettrait. A mesure 
que les deux hommes les plus remarquables de 
l'assemblée paraissaient plus occupés de ma fille, 
il paraissait plus ravi de sa liaison avec elle. Il 
faisait réellement plus de cas d'elle. Il me sembla 
qu'elle s'en apercevait ; mais au lieu de se moquer 
de lui, comme il l'aurait mérité, elle m'en parut 
bien aise. Heureuse de faire une impression favo- 
rable sur son amant, elle en aimait la cause quelle 
qu'elle fût. 

Vous êtes étonnée que Cécile sorte seule, et puisse 
recevoir sans moi de jeunes hommes et de jeunes 
femmes ; je vois même que vous me blâmez à cet 
égard, mais vous avez tort. Pourquoi ne la pas lais- 
ser jouir d'une liberté que nos usages autorisent, et 
dont elle est si peu tentée d'abuser ? car les cir- 
constances l'ayant séparée des compagnes qu'elle 
eut dans son enfance, Cécile n'a d'amie intime que 
sa mère, et la quitte le moins qu'elle peut. Nous 
avons des mères qui, par prudence ou par vanité, 
élèvent leurs filles comme on élève les filles de 
qualité à Paris ; mais je ne vois pas ce qu'elles y 
gagnent, et haïssant les entraves inutiles, haïssant 



54 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE "^ 

l'orgueil, je n'ai garde de les imiter. Cécile est parente 
des parents de ma mère, aussi bien que des parents 
de mon mari, elle a des cousins et des cousines 
dans tous les quartiers de notre ville, et je trouve 
bon qu'elle vive avec tous, à la manière de tous, 
et qu'elle soit chère à tous (^). En France, je ferais 
comme on fait en France : ici, vous feriez comme 
moi. Ah ! mon Dieu, qu'une petite personne fière, 
dédaigneuse, qui mesure son abord, son ton, sa 
révérence sur le relief qui accompagne les gens 
qu'elle rencontre, me paraît odieuse et ridicule ! 
Cette humble vanité, qui consiste à avoir si grande 
peur de se compromettre, qu'il semble qu'on avoue 
qu'un rien suffirait pour nous faire déchoir de 
notre rang, n'est pas rare dans nos petites villes ; 
et j'en ai assez vu pour m'en bien dégoûter (^). 

^ A Lausanne, il y a des quartiers où le beau monde 
ne se loge pas. 

^ Quelques personnes ont trouvé mauvais que ces 
Lettres ne donnassent pas une idée exacte des mœurs 
des gens les plus distingués de Lausanne ; mais, outre 
que Madame de *** n'était pas une étrangère qui dût 
regarder ces mœurs comme un objet d'observation, en 
quoi pouvaient-elles intéresser sa cousine ? Les gens de 
la première classe se ressemblent partout; et, si elle eût 
dit quelque chose qui fût particulier à ceux de Lausanne, 
nous pardonnerait-on de le publier? Quand on ne loue 
qu'autant qu'on le doit, on flatte peu, et même souvent 
on offense. 



LETTRE XII 



Si vous ne me pressiez pas avec tant de bonté 
et d'instance de continuer mes lettres, j'hésiterais 
beaucoup aujourd'hui. Jusqu'ici j'avais du plaisir, 
et je me reposais en les écrivant. Aujourd'hui je 
crains que ce ne soit le contraire. D'ailleurs, pour 
faire une narration bien exacte, il faudrait une let- 
tre que je ne pourrais écrire de tête... Ah ! la voilà 
dans un coin de mon secrétaire. Cécile, qui est 
sortie, aura eu peur sans doute qu'elle ne tombât de 
ses poches. Je pourrai la copier, car je n'oserais 
vous l'envoyer. Peut-être voudra- t-elle un jour la 
relire. Cette fois-ci vous pourrez me remercier. 
Je m'impose une assez pénible tâche. 

Depuis le moment de jalousie que je vous ai 
raconté, soit qu'elle eût de l'humeur quelquefois, 
et qu'elle eût conservé des soupçons, soit qu'ayant 
vu plus clair dans son cœur elle se fût condamnée 



56 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

à plus de réserve, Cécile ne voulait plus jouer aux 
dames en compagnie. Elle travaillait en me regar- 
dant jouer. Mais chez moi, une fois ou deux, on y 
avait joué, et le jeune homme s'était mis à lui ap- 
prendre la marche des échecs, l'autre soir, après 
souper, pendant que son parent et le mien, j'entends 
Tofficier de ***, jouaient ensemble au piquet. Assise 
entre les deux tables, je travaillais et regardais 
jouer, tantôt les deux hommes, tantôt ces deux 
enfants, qui ce soir-là avaient V air d'enf ants beaucoup 
plus qu'à l'ordinaire ; car ma fille se méprenant 
sans cesse sur le nom et la marche des échecs, 
cela donnait lieu à des plaisanteries aussi gaies 
que peu spirituelles. Une fois le petit ilord s'im- 
patienta de son inattention, et Cécile se fâcha de son 
impatience. Je tournai la tête. Je vis qu'ils bou- 
daient l'un et l'autre. Je haussai les épaules. Un 
instant après, ne les entendant pas parler, je les 
regarde. La main de Cécile était immobile sur 
l'échiquier. Sa tête était penchée en avant et bais- 
sée. Le jeune homme, aussi baissé vers elle, sem- 
blait la dévorer des yeux. C'était l'oubli de tout, 
l'extase, l'abandon. — Cécile, lui dis-je doucement, 
car je ne voulais pourtant pas l'effrayer, Cécile, 
à quoi pensez-vous? — A rien, dit-elle en cachant son 
visage avec ses mains, et reculant brusquement 
sa chaise. Je crois que ces misérables échecs me 



HISTOIRE DE CECILE 5/ 

fatiguent. Depuis quelques moments, Milord, je 
les distingue encore moins qu'auparavant, et vous 
auriez toujours plus de sujet de vous plaindre de 
votre écolière ; ainsi quittons-les. Elle se leva en 
effet, sortit, et ne rentra que quand je fus seule. 
Elle se mit à genoux, appuya sa tête sur moi, 
et prenant mes deux mains, elle les mouilla de 
larmes. — Qu'est-ce, ma Cécile, lui dis-je, qu'est-ce ? 

— C'est moi qui vous le demande, maman, me dit-elle. 
Qu'est-ce qui se passe en moi ? Qu'est-ce que j'ai 
éprouvé ? De quoi suis-je honteuse ? De quoi est-ce 
que je pleure ? — S'est-il aperçu de votre trouble ? 
lui dis-je. — Je ne le crois pas, maman, me répondit- 
elle. Fâché peut-être de son impatience, il a serré 
et baisé la main avec laquelle je voulais relever 
un pion tombé. J'ai retiré ma main ; mais je me 
suis sentie si contente de ce que notre bouderie ne 
durait plus ! ses yeux m'ont paru si tendres ! j'ai 
été si émue ! Dans ce même moment vous avez 
dit doucement : Cécile, Cécile ! Il aura peut-être 
cru que je boudais encore, car je ne le regardais 
pas. — Je le souhaite, lui dis-je. — Je le souhaite aussi, 
dit-elle. Mais, maman, pourquoi le souhaitez-vous ? 

— Ignorez-vous, ma chère Cécile, lui dis-je, combien 
les hommes sont enclins à mal penser et à mal parler 
des femmes ! — Mais, dit Cécile, s'il y a ici de quoi 
penser et dire du mal, il ne pourrait m'accuser sans 



58 LETTRKS ÉGRITF.S DE LAUSANNE 

s'accuser encore plus lui-même. N'a-t-il pas baisé 
ma main, et n'a-t-il pas été aussi troublé que moi ? 

— Peut-être, Cécile ; mais il ne se souviendra pas 
de son impression comme de la vôtre. Il verra dans 
la vôtre une espèce de sensibilité ou de faiblesse 
qui peut vous entraîner fort loin, et faire votre sort. 
La sienne ne lui est pas nouvelle sans doute, et 
n'est pas d'une si grande conséquence pour lui. 
Rempli encore de votre image, s'il a rencontré dans 
la rue une fille facile... — Ah maman ! — Oui, Cécile, 
il ne faut pas vous faire illusion : un homme 
cherche à inspirer, pour lui seul, à chaque femme 
un sentiment qu'il n'a le plus souvent que pour 
l'espèce. Trouvant partout à satisfaire son pen- 
chant, ce qui est trop souvent la grande affaire de 
notre vie n'est presque rien pour lui. — La grande 
affaire de notre vie ! Quoi ! il arrive à des femmes 
de s'occuper beaucoup d'un homme qui s'occupe 
peu d'elles ! — Oui, cela arrive. Il arrive aussi à 
quelques femmes de s'occuper malgré elles des 
hommes en général. Soit qu'elles s'abandonnent, 
soit qu'elles résistent à leur penchant, c'est aussi 
la grande, la seule affaire de ces malheureuses fem- 
mes-là. Cécile, dans vos leçons de religion on vous 
a dit qu'il fallait être chaste et pure : aviez-vous 
attaché quelque sens à ces mots ? — Non, maman. 

— Eh bien ! le moment est venu de pratiquer une 



I 



HISTOIRE DE CECILE 69 

vertu, de vous abstenir d'un vice dont vous ne 
pouviez avoir aucune idée. Si cette vertu vient à 
vous paraître difficile, pensez aussi que c'est la 
seule que vous ayez à vous prescrire rigoureuse- 
ment, à pratiquer avec vigilance, avec une atten- 
tion scrupuleuse sur vous-même. — La seule î — 
Examinez-vous, et lisez le Décalogue. Aurez-vous 
besoin de veiller sur vous pour ne pas tuer, pour 
ne pas dérober, pour ne pas calomnier ? Vous ne 
vous êtes sûrement jamais souvenue que tout cela 
vous fût défendu. Vous n'aurez pas besoin de vous 
en souvenir ; et si vous avez jamais du penchant 
à convoiter quelque chose, ce sera aussi l'amant 
ou le mari d'une autre femme, ou bien les avanta- 
ges qui peuvent donner à une autre le mari ou l'a- 
mant que vous désireriez pour vous. Ce qu'on appelle 
vertu chez les femmes sera presque la seule que vous 
puissiez ne pas avoir, la seule que vous pratiquiez 
en tant que vertu, et la seule dont vous puissiez 
dire en la pratiquant : J'obéis aux préceptes qu'on 
m'a dit être les lois de Dieu, et que j'ai reçues 
comme telles. — Mais, maman, les hommes n'ont- 
ils pas reçu les mêmes lois ? pourquoi se permettent- 
ils d'y manquer, et de nous en rendre l'observation 
difficile ? — Je ne saurais trop, Cécile, que vous 
répondre ; mais cela ne nous regarde pas. Je n'ai 
point de fils. Je ne sais ce que je dirais à mon fils. 



60 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

Je n'ai pensé qu'à la fille que j'ai, et que j'aime 
par dessus toute chose. Ce que je puis vous dire, 
c'est que la société, qui dispense les hommes et ne 
dispense pas les femmes d'une loi que la religion 
paraît avoir donnée également à tous, impose aux 
hommes d'autres lois qui ne sont peut-être pas 
d'une observation plus facile. Elle exige d'eux, dans 
le désordre même, de la retenue, de la délicatesse, 
de la discrétion, du courage ; et s'ils oublient ces 
lois, ils sont déshonorés, on les fuit, on craint leur 
approche, ils trouvent partout un accueil qui leur 
dit : On vous avait donné assez de privilèges^ vous ne 
vous en êtes pas contentés ; la société effraiera, par 
votre exemple, ceux qui seraient tentés de vous imiter ^ 
et qui, en vous imitant, troubleraient tout, renverse- 
raient tout, ôteraient du monde toute sécurité, toute 
confiance. Et ces hommes, punis plus rigoureuse- 
ment que ne le sont jamais les femmes, n'ont été 
coupables bien souvent que d'imprudence, de 
faiblesse ou d'un moment de frénésie ; car les vicieux 
déterminés, les véritables méchants sont aussi rares 
que les hommes parfaits et les femmes parfaites. 
On ne voit guère tout cela que dans des fictions 
mal imaginées. Je ne trouve pas, je le répète, 
que la condition des hommes soit, même à cet égard, 
si extrêmement différente de celle des femmes. Et 
puis, combien d'autres obligations pénibles la 




HISTOIRE DE CECILE 6l 

société ne leur impose-t-elle pas ! Croyez-vous, 
par exemple, que si la guerre se déclare, il soit 
bien agréable à votre cousin de nous quitter au 
mois de mars pour aller s'exposer à être tué ou 
estropié, à prendre, couché sur la terre humide 
et vivant parmi des prisonniers malades, les germes 
d'une maladie dont il ne guérira peut-être jamais ? 
— Mais, maman, c'est son devoir, c'est sa profes- 
sion ; il se l'est choisie. Il est payé pour tout ce que 
vous venez de dire ; et, s'il se distingue, il acquiert 
de l'honneur, de la gloire même. Il sera avancé, 
on l'honorera partout où il ira, en Hollande, en 
France, en Suisse et chez les ennemis mêmes qu'il 
aura combattus. — Eh bien, Cécile, c'est le devoir, 
c'est la profession de toute femme que d'être sage. 
Elle ne se l'est pas choisie, mais la plupart des 
hommes n'ont pas choisi la leur. Leurs parents, 
les circonstances ont fait ce choix pour eux avant 
qu'ils fussent en âge de connaître et de choisir. 
Une femme aussi est payée de cela seul qu'elle est 
[emme. Ne nous dispense-t-on pas presque partout 
des travaux pénibles ? N'est-ce pas nous que les 
hommes garantissent du chaud, du froid, de la 
fatigue ? En est-il d'assez peu honnêtes pour ne 
vous pas céder le meilleur pavé, le sentier le moins 
raboteux, la place la plus commode ? Si une 
femme ne laisse porter aucune atteinte à ses mœurs 



02 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

ni à sa réputation, il faudrait qu'elle fût à d'autres 
égards bien odieuse, bien désagréable, pour ne 
pas trouver partout des égards ; et puis, n'est-ce 
rien, après s'être attaché un honnête homme, de 
le fixer, de pouvoir être choisie par lui et par ses 
parents pour être sa compagne ? Les filles peu sages 
plaisent encore plus que les autres ; mais il est 
rare que le délire aille jusqu'à les épouser : encore 
plus rare qu'après les avoir épousées, un repentir 
humiliant ne les punisse pas d'avoir été trop 
séduisantes. Ma chère Cécile, un moment de cette 
sensibilité, à laquelle je voudrais que vous ne cé- 
dassiez pas, a souvent fait manquer à des filles 
aimables, et qui n'étaient pas vicieuses, un éta- 
blissement avantageux, la main de l'homme qu'elles 
aimaient et qui les aimait. — Quoi ! cette sensi- 
bilité qu'ils inspirent, qu'ils cherchent à inspirer, 
les éloigne ? — Elle les effraie, Cécile ; jusqu'au 
moment où il sera question du mariage, on voudra 
que sa maîtresse soit sensible, on se plaindra si 
elle ne l'est pas assez. Mais quand il est question 
de l'épouser, supposé que la tête n'ait pas tourné 
entièrement, on juge déjà comme si on était mari, 
et un mari est une chose si différente d'un amant, 
que l'un ne juge de rien comme en avait jugé l'au- 
tre. On se rappelle les refus avec plaisir ; on se rap- 
pelle les faveurs avec inquiétude. La confiance 



HISTOIRE DE CECILE 63 

qu'a témoignée une fille trop tendre ne paraît plus 
qu'une imprudence qu'elle peut avoir vis-à-vis 
de tous ceux qui l'y inviteront. L'impression trop 
vive qu'elle aura reçue des marques d'amour de 
son amant ne paraît plus qu'une disposition à aimer 
tous les hommes. Jugez du déplaisir, de la jalousie, 
du chagrin de son mari ; car le désir d'une propriété 
exclusive est le sentiment le plus vif qui lui reste. 
Il se consolera d'être peu aimé, pourvu que per- 
sonne ne puisse l'être. Il est jaloux encore lorsqu'il 
n'aime plus, et son inquiétude n'est pas aussi ab- 
surde, aussi injuste que vous pourriez à présent 
vous l'imaginer. Je trouve souvent les hommes 
odieux dans ce qu'ils exigent, et dans leur manière 
d'exiger des femmes ; mais je ne trouve pas qu'ils 
se trompent si fort de craindre ce qu'ils craignent ^ 
Une fille imprudente est rarement une femme pru- 
dente et sage. Celle qui n'a pas résisté à son amant 
avant le mariage lui est rarement fidèle après. 
Souvent elle ne voit plus son amant dans son mari. 
L'un est aussi négligent que l'autre était empressé. 
L'un trouvait tout bien, l'autre trouve presque 
tout mal. A peine se croit-elle obligée de tenir au 
second ce qu'elle avait juré au premier. Son imagi- 
nation aussi lui promettait des plaisirs qu'elle n'a 
pas trouvés, ou qu'elle ne trouve plus. Elle espère 
les trouver ailleurs que dans le mariage : et si elle 



64 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

n'a pas résisté à ses penchants étant fille, elle ne 
leur résistera pas étant femme. L'habitude de la 
faiblesse sera prise, le devoir et la pudeur sont déjà 
accoutumés à céder. Ce que je dis est si vrai, qu'on 
admire autant dans le monde la sagesse d'une belle 
femme courtisée par beaucoup d'hommes, que la 
retenue d'une fille qui est dans le même cas. On 
reconnaît que la tentation est à peu près la même 
et la résistance aussi difficile. J'ai vu des femmes se 
marier avec la plus violente passion, et avoir un 
amant deux ans après leur mariage, ensuite un 
autre, et puis encore un autre, jusqu'à ce que 
méprisées, avilies... — Ah ! maman, s'écria Cécile 
en se levant, ai- je mérité tout cela? — Vous voulez 
dire : Ai-je besoin de tout cela ? lui dis- je en l'asseyant 
sur mes genoux et en essuyant avec mon visage 
les larmes qui coulaient sur le sien. Non, Cécile, 
je ne crois pas que vous eussiez besoin d'un aussi 
effrayant tableau, et quand vous en auriez besoin, 
en seriez-vous plus coupable, en seriez-vous moins 
estimable, moins aimable ? m'en seriez-vous moins 
chère ou moins précieuse ? Mais allez vous coucher, 
ma fille ; allez, songez que je ne vous ai blâmée de 
rien, et qu'il fallait bien vous avertir. Cette seule 
fois je vous aurai avertie. Allez — et elle s'en alla. 
Je m'approchai de mon bureau, et j'écrivis : 
« Ma Cécile, ma chère fille, je vous l'ai promis, 



j 



HISTOIRE DE CECILE 65 

« cette seule fois vous aurez été tourmentée par la 
« sollicitude d'une mère qui vous aime plus que 
«sa vie : ensuite, sachant sur ce sujet tout ce que 
«je sais, tout ce que j'ai jamais pensé, ma fille 
« jugera pour elle-même. Je pourrai lui rappeler 
« quelquefois ce que je lui aurai dit aujourd'hui ; 
« mais je ne le lui répéterai jamais. Permettez donc 
«que j'achève, Cécile, et soyez attentive jusqu'au 
« bout. Je ne vous dirai pas ce que je dirais à tant 
« d'autres : que, si vous manquez de sagesse, 
« vous renoncerez à toutes les vertus ; que, jalouse, 
« dissimulée, coquette, inconstante, n'aimant bien- 
« tôt que vous, vous ne serez plus ni fille, ni amie, 
« ni amante. Je vous dirai au contraire que les 
« qualités précieuses qui sont en vous, et que vous 
« ne sauriez perdre, rendront la perte de celle-ci 
« plus fâcheuse, en augmenteront le malheur et 
« les inconvénients. Il est des femmes dont les 
« défauts réparent en quelque sorte et couvrent 
« les vices. Elles conservent dans le désordre un 
« extérieur décent et imposant. Leur hypocrisie 
«les sauve d'un mépris qui aurait rejailli sur leurs 
« alentours. Impérieuses et fières, elles font peser 
« sur les autres un joug qu'elles ont secoué. Elles 
« établissent et maintiennent la règle ; elles font 
« trembler celles qui les imitent. A les entendre 
« juger et médire, on ne peut se persuader qu'elles 



66 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

« ne soient pas des Lucrèces. Leurs maris, pour peu 
« que le hasard les ait servies, les croient des Lucrè- 
« ces ; et leurs enfants, loin de rougir d'elles, les 
« citent comme des exemple d'austérité. Mais vous, 
« qu'oseriez-vous dire à vos enfants ? Comment 
« oseriez-vous réprimer vos domestiques ? Qui 
« oseriez-vous blâmer ? Hésitant, vous interrom- 
« pant, rougissant à chaque mot, votre indulgence 
« pour les fautes d'autrui décèlerait les vôtres. 
« Sincère, humble, équitable, vous n'en déshono- 
« reriez que plus sûrement ceux dont l'honneur 
« dépendrait de votre vertu. Le désordre s'établi- 
« rait autour de vous. Si votre mari avait une maî- 
« tresse, vous vous trouveriez heureuse de partager 
« avec elle une maison sur laquelle vous ne vous 
« croiriez plus de droits, et peut-être laisseriez- 
« vous partager à ses enfants le patrimoine des 
« vôtres. Soyez sage, ma Cécile, pour que vous 
« puissiez jouir de vos aimables qualités. Soyez 
« sage ; vous vous exposeriez, en ne l'étant pas, 
« à devenir trop malheureuse. Je ne vous dis pas 
« tout ce que je pourrais dire. Je ne vous peins 
« pas le regret d'avoir trop aimé ce qui méritait 
« peu de l'être, le désespoir de rougir de son amant 
« encore plus que de ses faiblesses, de s'étonner, 
« en le voyant de sang-froid, qu'on ait pu devenir 
« coupable pour lui. Mais j'en ai dit assez. J'ai 



HISTOIRE DE CECILE 67 

« fini, Cécile. Profitez, s'il est possible, de mes con- 
« seils ; mais, si vous ne les suivez pas, ne vous 
« cachez jamais d'une mère qui vous adore. Que 
« craindriez- vous ? Des reproches ? — Je ne vous 
« en ferai point ; ils m'affligeraient plus que vous. 
« — La perte de mon attachement ? — Je ne vous 
« en aimerais peut-être que plus, quand vous seriez 
« à plaindre, et que vous courriez risque d'être 
« abandonnée de tout le monde. — De me faire 
« mourir de chagrin ? — Non, je vivrais, je tâche- 
« rais de vivre, de prolonger ma vie pour adoucir 
« les malheurs de la vôtre, et pour vous obliger 
« à vous estimer vous-même malgré des faiblesses 
« qui vous laisseraient mille vertus et à mes yeux 
« mille charmes. » 

Cécile, en s'éveillant, lut ce que j'avais écrit. 
Je fis venir des ouvrières dont nous avions besoin. 
Je tâchai d'occuper et de distraire Cécile et moi, 
et j'y réussis. Mais après le dîner, comme nous tra- 
vaillions ensemble et avec les ouvrières, elle inter- 
rompit le silence général. — Un mot, maman. Si les 
maris sont comme vous les avez peints, si le mariage 
sert à si peu de chose, serait-ce une grande perte ?... 
— Oui, Cécile : vous voyez combien il est doux d'être 
mère. D'ailleurs il y a des exceptions, et chaque 
fille croyant que son amant et elle auraient été 
une exception, regrettera de n'avoir pu l'épouser, 



68 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

comme si c'était un grand malheur, quand même 
ce n'en serait pas un. Un mot, ma fille, à mon tour. 
Il y a une heure que je pense à ce que je vais vous 
dire. Vous avez entendu louer, et peut-être avait-on 
tort de les louer en votre présence, des femmes 
connues par leurs mauvaises mœurs ; mais c'étaient 
des femmes qui n'auraient pu faire ce qu'on admire 
en elles si elles avaient été sages. La Le Couvreur 
n'aurait pu envoyer au maréchal de Saxe le prix 
de ses diamants si on ne les lui avait donnés, et 
elle n'aurait eu aucune relation avec lui si elle 
n'avait été sa maîtresse. Agnès Sorel n'aurait pas 
sauvé la France, si elle n'avait été celle de Charles 
VIL Mais ne serions-nous pas fâchées d'apprendre 
que la mère des Gracques, Octavie, femme d'An- 
toine, ou Porcie, fille de Caton, ait eu des amants ? 
Mon érudition fit rire Cécile. — On voit bien, maman, 
dit-elle, que vous avez pensé d'avance à ce que 
vous venez de dire, et il vous a fallu remonter bien 
haut... — Il est vrai, interrompis- je, que je n'ai rien 
trouvé dans l'histoire moderne; mais nous mettrons, 
si vous voulez, à la place de ces Romaines madame 
Tr., Mlle des M. et Mlles de S. 

Le jeune lord nous vint voir de meilleure heure 
que de coutume. Cécile leva à peine les yeux de 
dessus son ouvrage. Elle lui fit des excuses de 
son inattention de la veille, trouva fort naturel 



HISTOIRE DE CECILE ÔQ 

qu'il s'en fût impatienté, et se blâma d'avoir 
montré de l'humeur. Elle le pria, après m'en avoir 
demandé la permission, de revenir le lendemain 
lui donner une leçon dont elle profiterait sûrement 
beaucoup mieux, — Quoi ! c'est de cela que vous vous 
souvenez ! lui dit-il en s'approchant d'elle et fai- 
sant semblant de regarder son ouvrage. — Oui, dit-elle, 
c'est de cela. — Je me flatte, dit-il, que vous n'avez 
pas été en colère contre moi. — Point en colère du 
tout, lui répondit-elle. Il sortit désabusé, c'est- 
à-dire, abusé. Cécile écrivit sur une carte : 
« Je l'ai trompé, cela n'est pourtant pas bien agréa- 
« ble à faire.» J'écrivis : «Non, mais cela était 
« nécessaire, et vous avez bien fait. Je suis intéres- 
« sée, Cécile. Je voudrais qu'il ne tînt qu'à vous 
« d'épouser ce petit lord. Ses parents ne le trouve- 
« raient pas trop bon, mais comme ils auraient 
« tort, peu m'importe. Pour cela, il faut tacher de le 
« tromper. Si vous réussissez à le tromper, il pourra 
« dire : C'est une fille aimable, bonne, peu sensible 
« de cette sensibilité à craindre pour un mari ; 
« elle sera sage, je l'aime, je l'épouserai. Si vous 
« ne réussissez pas, s'il voit à travers de votre ré- 
« serve, il peut dire : Elle sait se vaincre, elle est 
« sage, je l'aime, je l'estime, je l'épouserai ». Cécile 
me rendit les deux cartes en souriant. J'écrivis 
sur une troisième : « Au reste, je ne dis tromper 



yO LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

« que pour avoir plus tôt fait. Si je suis curieuse de lire 
« une lettre qui m'est confiée, au point d'être tentée 
« quelquefois de l'ouvrir, est-ce tromper que de ne 
« l'ouvrir pas et de ne pas dire sans nécessité que 
« j'en aie eu la tentation ? Pourvu que je sois tou- 
« jours discrète, la confiance des autres sera aussi 
« méritée qu'avantageuse ». — Maman, me dit Cécile, 
dites-moi tout ce que vous voudrez ; mais, quant à 
me rappeler ce que vous m'avez dit ou écrit, il n'en 
est pas besoin : je ne puis l'oublier. Je n'ai pas tout 
compris, mais les paroles sont gravées dans ma 
tête. J'expliquerai ce que vous m'avez dit par les 
choses que je verrai, que je lirai, par celles que j'ai 
déjà vues et lues, et ces choses-là je les expliquerai 
par celles que vous m'avez dites. Tout cela s'éclaircira 
mutuellement. Aidez-moi quelquefois, maman, à 
faire des applications comme autrefois quand vous 
me disiez : « Voyez cette petite fille, c'est cela qu'on 
« appelle être propre et soigneuse ; voyez celle-là, 
« c'est cela qu'on appelle être négligente. Celle-ci 
« est agréable à voir, l'autre déplaît et dégoûte. » 
Faites-en autant sur ce nouveau chapitre. C'est 
tout ce dont je crois avoir besoin, et à présent je 
ne veux m'occuper que de mon ouvrage. 

Le jeune lord est venu comme on l'en avait prié. 
La partie d'échecs est fort bien allée. Milord me dit 
une fois pendant la soirée : Vous me trouverez bien 



HISTOIRE DE CECILE 7I 

bizarre, Madame : je me plaignais avant-hier de ce 
que Mademoiselle était trop peu attentive, ce soir 
je trouve qu'elle Test trop. A son tour, il était 
distrait et rêveur. Cécile a paru ne rien voir et ne 
rien entendre. Elle m'apriée de lui procurer Philidor. 
Si cela continue, je Tadmirerai. Adieu; je répète ce 
que j'ai dit au commencement de ma lettre : cette 
fois-ci vous me devez des remerciements. J'ai rempli 
ma tâche encore plus exactement que je ne pensais; 
j'ai copié la lettre et les cartes. Je me suis rappelé 
ce qui s'est dit presque mot à mot. 



LETTRE XIII 



Tout va assez bien. Cécile s'observe avec un 
soin extrême. Le jeune homme la regarde quelque- 
fois d'un air qui dit : Me serais- je trompé, et vous 
serais-je tout à fait indifférent ? Il devient chaque 
jour plus attentif à lui plaire. Nous ne voyons plus 
le jeune ministre mon parent, ni son ami des mon- 
tagnes. Le jeune Bernois, se sentant peut-être 
trop éclipsé par son cousin, ne nous honore plus de 
ses visites. Mais ce cousin vient nous voir très sou- 
vent, et me paraît toujours très aimable. Quant 
aux deux autres hommes, je les appelle mes pénates. 
Vos hommes m'ont bien fait rire. Celui qui est 
étonné qu'une hérétique sache ce que c'est que le 
Décalogue, me rappelle un Français qui disait à 
mon père : Monsieur, qu'on soit huguenot pendant 
le jour, je le comprends ; on s'étourdit, on fait ses 
affaires, on ne pense à rien ; mais le soir, en se cou- 



HISTOIRE DE CECILE yS 

chant, dans son lit, dans Tobscurité, on doit être 
bien inquiet ; car, au bout du compte, on pourrait 
mourir pendant la nuit ; — et un autre qui lui 
disait : Je sais bien. Monsieur, que, vous autres 
huguenots, vous croyez en Dieu; je Tai tou- 
jours soutenu, je n'en doute pas ; mais en Jésus- 
Christ ?... Quant au président, qui ne comprend 
pas comment une femme qui a quelque instruc- 
tion et quelque usage du monde ose encore parler 
des dix Commandements, et en général de la reli- 
gion, il est encore plus plaisant ou plus pitoyable : 
il a voulu raisonner; il dit, comme tant d'autres, 
que sans la religion nous n'aurions pas moins 
de morale, et cite quelques athées honnêtes gens. 
Répondez-lui que, pour en juger, il faudrait trois 
ou quatre générations et un peuple entier d'athées ; 
car, si j'ai eu un père, une mère, des maîtres 
chrétiens ou déistes, j'aurai contracté des habi- 
tudes de penser et d'agir qui ne se perdront pas le reste 
de ma vie, quelque système que j'adopte, et qui 
influeront sur mes enfants sans que je le veuille 
ou le sache. De sorte que Diderot, s'il était honnête 
homme, pouvait le devoir à une religion que, de 
bonne foi, il soutenait être fausse. Vous n'aviez pas 
besoin de m'assurer que vous ne disiez jamais rien 
de mes lettres qui pût avoir le plus petit inconvé- 
nient. Les écrirais-je si je n'en étais assurée ? Je suis 



74 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

bien aise que vous soyez si contente de Cécile. Vous 
me trouvez extrêmement indulgente, et vous ne 
savez pas pourquoi ; en vérité, ni moi non plus. Il 
n'y aurait eu, ce me semble, ni justice ni prudence 
dans une conduite plus rigoureuse. Comment se 
garantir d'une chose qu'on ne connaît et n'imagine 
point, qu'on ne peut ni prévoir ni craindre ? Y 
a-t-il quelque loi naturelle ou révélée, humaine ou 
divine, qui dise : La première fois que ton amant te 
baisera la main, tu n'en seras point émue ? Fallait-il 
la menacer 

des chaudières bouillantes 
Où Ton plonge à jamais les femmes mal-vivantes ? 

Fallait-il, en la boudant, en lui montrant de l'éloi- 
gnement, l'inviter à dire, comme Télémaque : 
Milord ! si maman m' abandonne, il ne me reste 
plus que vous. Supposé que quelqu'un fût assez fou 
pour me dire : Oui, il le fallait; je dirais que, n'ayant 
ni indignation, ni éloignement dans le cœur, cette 
conduite, qui ne m'aurait paru ni juste ni prudente, 
n'aurait pas non plus été possible. 



LETTRE XIV 



Que direz-vous d'une scène qui nous boule- 
versa hier, ma fille et moi, au point que nous n'avons 
presque pas ouvert la bouche aujourd'hui, ne vou- 
lant pas en parler et ne pouvant parler d'autre 
chose ? Voilà du moins ce qui me ferme la bouche, 
et je crois que c'est aussi ce qui la ferme à Cécile. 
Elle a l'air encore tout effrayée. Pour la première 
fois de sa vie elle a mal passé la nuit, et je la trouve 
très-pâle. 

Hier, Milord et son parent dînant au château, je 
n'eus l'après-dîné que mon cousin du régiment 
de***. Ma fille le pria de faire une pointe à son 
crayon. Il prit pour cela un canif ; le bois du crayon 
se trouva dur, son canif fort tranchant. Il se 
coupa la main fort avant, et le sang coula avec une 
telle abondance que j'en fus effrayée. Je courus 
chercher du taffetas d'Angleterre, un bandage, de 



yÔ LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

Teau. C'est singulier, dit-il en riant, et ridicule; 
j'ai mal au cœur. Il était assis. Cécile dit qu'il 
pâlit extrêmement. Je criai de la porte : Ma fille, 
vous avez de Teau de Cologne. Elle en mouilla vite 
son mouchoir ; d'une main elle tenait ce mouchoir, 
qui lui cachait le visage de M. de **^* ; de l'autre, 
elle tâchait d'arrêter le sang avec son tablier. Elle 
le croyait presque évanoui, dit-elle, quand elle 
sentit qu'il la tirait à lui. Penchée comme elle 
l'était, elle n'aurait pu résister ; mais l'effroi, la 
surprise lui en ôtèrent la pensée. Elle le crut fou ; 
elle crut qu'une convulsion lui faisait faire un 
mouvement involontaire, ou plutôt elle ne crut 
rien, tant ses idées furent rapides et confuses. Il lui 
disait : Chère Cécile ! charmante Cécile ! Au moment 
où il lui donnait avec transport un baiser sur le 
front, ou plutôt dans ses cheveux par la manière 
dont elle était tombée sur lui, je rentre. Il se lève, 
et l'assied à sa place. Son sang coulait toujours. 
J'appelle Fanchon, je lui montre mon parent, je 
lui donne ce que je tenais, et sans dire un seul mot 
j'emmène ma fille. Plus morte que vive, elle me 
raconta ce que je viens de vous dire. — Mais, maman, 
disait-elle, comment n'ai-je pas eu la pensée de me 
jeter de côté, de détourner sa tête ? J'avais deux 
mains ; il n'en avait qu'une. Je n'ai pas fait le moin- 
dre effort pour me dégager du bras qui était autour 



HISTOIRE DE CECILE 77 

de ma taille et qui me tirait. J'ai toujours continué 
à tenir mon tablier autour de la main blessée. 
Qu'importait qu'elle saignât un peu plus ! C'est lui 
qui doit se faire de moi une idée bien étrange ! 
N'est-il pas affreux de pouvoir perdre le jugement 
au moment où l'on en aurait le plus besoin ? Je 
ne répondais rien. Craignant également de graver 
dans son imagination d'une manière trop fâcheuse 
une chose qui lui faisait tant de peine, et de la lui 
faire envisager comme un événement commun, 
ordinaire et auquel il ne fallait point mettre d'im- 
portance, je n'osais parler. Je n'osai même expri- 
mer mon indignation contre M. de ***. Je ne disais 
rien du tout. Je fis dire à ma porte que Cécile était 
incommodée. Nous passâmes la soirée à lire de 
l'anglais. Elle entend passablement Robertson. 
L'histoire de la malheureuse reine Marie l'attacha 
un peu ; mais de temps en temps elle disait : Mais, 
maman, cela n'est-il pas bien étrange ? Etait-il 
donc fou ? — Quelque chose d'approchant, lui répon- 
dais- je ; mais lisez, ma fille, cela vous distrait et 
moi aussi. — Le voilà. Il ne s'est pas fait annoncer, 
de peur sans doute qu'on ne le renvoyât. Je ne sais 
comment lui parler, comment le regarder. Je con- 
tinue d'écrire pour me dispenser de l'un et de Tautre. 
Je vois Cécile lui faire une grande révérence. Il est 
aussi pâle qu'elle, et ne paraît pas avoir mieux 



78 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

dormi. Je ne puis pas écrire plus longtemps. Il ne 
faut pas laisser ma fille dans Tembarras. 

Monsieur de*** s'est approché de moi quand 
il m'a vue poser la plume. — Me bannirez-vous de 
chez vous, Madame ? m'a-t-il dit. Je ne sais moi- 
même si j'ai mérité une aussi cruelle punition. Je 
suis coupable, il est vrai, de l'oubli de moi-même 
le plus impardonnable, le plus inconcevable, mais 
non d'aucun mauvais dessein, d'aucun dessein. Ne 
savais- je pas que vous alliez rentrer ? J'aime Cécile ; 
je le dis aujourd'hui comme une excuse, et hier, en 
entrant chez vous, j'aurais cru ne pouvoir jamais 
le dire sans crime. J'aime Cécile, et je n'ai pu sentir 
sa main contre mon visage, ma main dans la sienne, 
sans perdre pour un instant la raison. Dites à pré- 
sent, Madame, me bannissez-vous de chez vous ? 
Mademoiselle, me bannissez-vous, ou me pardonnez- 
vous généreusement l'une et l'autre ? Si vous ne me 
pardonnez pas, je quitte Lausanne dès ce soir. Je 
dirai qu'un de mes amis me prie de venir tenir sa 
place au régiment. Il me serait impossible de vivre 
ici si je ne pouvais venir chez vous, ou d'y venir 
si j'y étais reçu comme vous devez trouver que je 
le mérite. Je ne répondais pas. Cécile m'a demandé 
la permission de répondre. J'ai dit que je souscri- 
vais d'avance à tout ce qu'elle dirait. — Je vous par- 
donne, Monsieur, a-t-elle dit, et je prie ma mère de 



HISTOIRE DE CECILE yg 

VOUS pardonner. Au fond, c'est ma faute. J'aurais 
dû être plus circonspecte, vous donner mon mou- 
choir et ne le pas tenir, détacher mon tablier après 
en avoir enveloppé votre main. Je ne savais pas la 
conséquence de tout cela ; me voici éclairée pour le 
reste de ma vie. Mais, puisque vous m'avez fait un 
aveu, je vous en ferai un aussi qui vous sera 
utile peut-être, et qui vous fera comprendre 
pourquoi je ne crains pas de continuer à vous 
voir. J'ai aussi de la préférence pour quelqu'un. — 
Quoi ! s'écria-t-il, vous aimez ! Cécile ne répondit 
pas. De ma vie je n'ai été aussi émue. Je le croyais ; 
mais le savoir ! savoir qu'elle aime assez pour le 
dire et de cette manière ! pour sentir que c'est un 
préservatif, que les autres hommes ne sont point à 
craindre pour elle ! M. de***, sur qui je jetai les 
yeux, me fit pitié dans ce moment, et je lui pardon- 
nai tout. — L'homme que vous aimez, Mademoiselle, 
lui dit-il d'une voix altérée, sait-il son bonheur ? 
— Je me flatte qu'il n'a pas deviné mes sentiments, 
répondit Cécile avec le son de voix le plus doux et 
une expression dans l'accent la plus modeste qu'elle 
ait jamais eue. — Mais comment cela est-il possible? 
dit-il ; car, vous aimant, il doit étudier vos moin- 
dres paroles, vos moindres actions, et alors ne doit-il 
pas démêler?... — Je ne sais pas s'il m'aime, interrom- 
pit Cécile, il ne me l'a pas dit, et il me semble que je 



8o LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

le verrais par la raison que vous dites. — Je voudrais 
savoir, reprit-il, quel est Thomme assez heureux 
pour vous plaire, assez aveugle pour Tignorer. — Et 
pourquoi voudriez-vous le savoir ? dit Cécile. — Il me 
semble, dit-il, que je ne lui voudrais point de mal, 
et cela, parce que je ne le crois pas aussi amoureux 
que moi. Je lui parlerais tant de vous, avec tant 
de passion, qu'il ferait une plus grande attention 
à vous, qu'il vous en apprécierait mieux, et qu'il 
mettrait son sort entre vos mains ; car je ne puis 
croire qu'il soit malheureusement lié comme moi. 
J'aurais eu au moins le bonheur de vous servir, et 
je trouverais quelque consolation à penser qu'un 
autre ne saura pas être heureux autant que je le 
serais à sa place. — Vous êtes généreux et aimable, 
lui dis- je ; je vous pardonne aussi de tout mon cœur. 
Il pleura et moi aussi. Cécile baissait la tête, et 
reprit son ouvrage. — L'aviez-vous dit à votre mère ? 
lui dit-il. — Non, lui dis-je, elle ne me l'avait pas dit. 

— Mais vous savez qui c'est. — Oui, je le devine. 

— Et si vous cessiez de l'aimer. Mademoiselle ? — 
Ne le souhaitez pas, lui dis-je, vous êtes trop aimable 
pour qu'en ce cas-là je pusse ne vous pas bannir. 
Il me vint du monde, il se sauva. Je dis à Cécile de 
rester le dos tourné à la fenêtre, et je fis apporter 
du café que je la priai de me servir, quoiqu'il ne fût 
guère l'heure d'en prendre. Tout cela l'occupant et 



HISTOIRE DE CECILE 8l 

la cachant, elle essuya peu de questions sur sa 
pâleur et sur son indisposition de la veille. Il n'y 
eut que notre ami l'Anglais à qui rien n'échappa. 
— J'ai rencontré votre parent, me dit-il tout bas. Il 
m'aurait évité s'il l'avait pu. Quel air je lui ai 
trouvé ! Dix jours de maladie ne l'auraient pas plus 
changé qu'il n'a changé depuis avant-hier. Vous me 
trouvez bien pâle, m'a-t-il dit. Figurez-vous, en me 
montrant sa main, qu'une piqûre, profonde à la 
vérité, m'a changé de la sorte. Je lui ai demandé 
où il s'était fait cette piqûre. Il m'a dit que c'était 
chez vous avec un canif, en taillant un crayon ; 
qu'il avait perdu beaucoup de sang et s'était trouvé 
mal. Cela est si ridicule, a-t-il dit, que j'en rougis 
En effet, il a rougi, et n'en a été le moment d'après 
que plus pâle. J'ai vu qu'il disait vrai, mais qu'il 
ne disait pas tout. En entrant ici je vous trouve 
un air d'émotion et d'attendrissement. Mademoi- 
selle Cécile est pâle et abattue. Permettez-moi de 
vous demander ce qui s'est passé. — Parce que vous 
avez été confident une fois, lui ai- je répondu 
en souriant, vous voulez toujours l'être ; mais il 
y a des choses que l'on ne peut dir % — et nous 
avons parlé d'autre chose. On a travaillé, goûté, 
joué au piquet, au whist, aux échecs comme à 
l'ordinaire. La partie d'échecs a été fort grave. Le 
Bernois faisait jouer Cécile d'après Philidor que 

6 



82 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

j'avais fait chercher. Milord, que cela n'amusait 
guère, lui a cédé sa place et demandé à faire un 
robber au whist. A la fin de la soirée, la voyant tra- 
vailler, il a dit à Cécile : — Vous m'avez refusé tout 
Fhiver, Mademoiselle, une bourse ou un porte- 
feuille. Il faudra bien pourtant, quand je partirai, 
que j'emporte un souvenir de vous, et que vous me 
permettiez de vous en laisser un de moi. — Point du 
tout, Milord, répondit-elle ; si nous devons ne nous 
jamais revoir, nous ferons fort bien de nous oublier. 
— Vous avez bien de la fermeté, Mademoiselle, dit-il, et 
vous prononcez ne nous jamais revoir comme si vous 
ne disiez rien. Je me suis approchée, et j'ai dit : Il y 
a de la fermeté dans son expression ; mais vous, 
Milord, il y en a eu dans votre pensée, ce qui est 
bien plus beau. — Moi, Madame ! — Oui, quand 
vous avez parlé de départ et de souvenir, vous pen- 
siez bien à une éternelle séparation. — Cela est clair, 
a dit Cécile en s'efforçant pour la première fois de sa 
vie à prendre un air de fierté et de détachement. 
Au reste, je crois que si le détachement n'était que 
dans l'air, la fierté était dans le cœur. Le ton dont il 
avait dit quand je partirai l'avait blessée. Il fut 
blessé à son tour. N'est-il pas étrange qu'on ne se 
soucie d'être aimé que quand on croit ne le pas 
être ; qu'on sente tant la privation, et si peu la 
jouissance ; qu'on se joue du bien qu'on a, et qu'on 



HISTOIRE DE CECILE 83 

Testime dès qu'on ne Ta plus ; qu'on blesse sans 
réflexion, et qu'on s'offense et s'afflige de l'effet de 
la blessure ; qu'on repousse ce qu'on voudrait 
ensuite retirer à soi? — Quelle journée! me dit Cécile 
dès que nous fûmes seules. M'est-il permis, maman, 
de vous demander ce qui vous a le plus frappée ? — 
Ce sont ces mots : J'ai aussi de la préférence 
pour quelqu'un. — Je ne me suis donc pas trompée, 
reprit-elle en m'embrassant ; mais ne craignez rien, 
maman. Il me semble qu'il n'y a rien à craindre, 
Je me trouve, comme il dit, de la fermeté, et j'ai 
une envie si grande de ne pas vous donner de cha- 
grins ! Ce matin vous savez que nous n'avons pres- 
que point parlé. Eh bien ! je me suis occupée pen- 
dant notre silence de la manière dont il me convien- 
drait que vous voulussiez vivre pendant quelque 
temps. Cela sera un peu gênant pour vous, et bien 
triste pour moi ; mais je sais que vous feriez des 
choses beaucoup plus difficiles. — Comment faudrait- 
il vivre, Cécile ? — Il me semble qu'il faudrait moins 
rester chez nous, et que ces trois ou quatre hommes 
nous trouvassent moins souvent seules. La vie que 
nous menons est si douce pour moi et si agréable 
pour eux; vous êtes si aimable, maman; on est trop 
bien, rien ne gêne, on pense et on dit ce qu'on veut. 
Il vaudra mieux, au risque de s'ennuyer, aller 
chercher le monde. Vous m'ordonnerez d'apprendre 



84 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

à jouer, il ne sera plus question d'échecs ni de 
dames. On se désaccoutumera un peu les uns des 
autres. Si on aime, on pourra bien le montrer, et 
enfin le dire. Si on n'aime pas, cela se verra plus 
distinctement, et je ne pourrai plus m'y tromper. 
— Je la serrai dans mes bras. — Que vous êtes aima- 
ble ! que vous êtes raisonnable ! m'écriai-je.Quejesuis 
contente et glorieuse de vous ! Oui, ma fille, nous 
ferons tout ce que vous voudrez. Qu'on ne me repro- 
che jamais ma faiblesse ni mon aveuglement. 
Seriez-vous ce que vous êtes, si j'avais voulu que 
ma raison fût votre raison, et qu'au lieu d'avoir 
une âme à vous, vous n'eussiez que la mienne ? 
Vous valez mieux que moi. Je vois en vous ce que je 
croyais presqu'impossible de réunir, autant de fer- 
meté que de douceur, de discernement que de sim- 
plicité, de prudence que de droiture. Puisse cette 
passion, qui a développé des qualités si rares, ne 
vous pas faire payer trop cher le bien qu'elle vous a 
fait ! Puisse-t-elle s'éteindre ou vous rendre heureuse ! 
Cécile, qui était très fatiguée, me pria de la désha- 
biller, de l'aider à se coucher et de souper auprès 
de son lit. Au milieu de notre souper elle s'endormit. 
Il est onze heures, elle n'est pas encore levée. Dès ce 
soir je commencerai à exécuter le plan de Cécile, et 
je vous dirai dans peu de jours comment il nous 
réussit. 



LETTRE XV 



Nous vivons comme Cécile Ta demandé ; et 
f admire qu'on nous fasse accueil dans un monde 
que nous négligions beaucoup. Nous y sommes une 
sorte de nouveauté. Cécile, qui a pris de la conte- 
nance, assez d'aisance dans les manières, de la pré- 
venance, de Thonnêteté, est assurément une nou- 
veauté très agréable ; et ce qui fait plus que tout 
cela, c'est que nous rendons à la société quatre 
hommes qu'on n'est pas fâché d'avoir. Les premiè- 
res fois que Cécile a joué au whist, le Bernois voulut 
être son maître comme aux échecs, et l'assiduité 
qu'il a montrée auprès d'elle a un peu écarté le 
jeune lord. Les gens ont aussi perdu la pensée 
qu'il fallût le faire jouer constamment avec Cécile, 
comme ils l'avaient eue au commencement de 
l'hiver. Nous avons eu dans un même jour diffé- 
rentes scènes assez singulières, et des moments 



86 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

assez plaisants. Cécile avait dîné chez une parente 
malade, et j'étais seule à trois heures quand Milord 
et son parent entrèrent chez moi. — Il faut à présent 
venir de bien bonne heure pour avoir Tespérance 
de vous trouver, dit Milord. Il y a eu, avant ce chan- 
gement, six semaines bien plus agréables que n'ont 
été ces derniers huit ou dix jours. Me serait-il permis 
de vous demander, Madame, qui, de vous ou de 
Mademoiselle Cécile, a souhaité qu'on se mît à sortir 
tous les jours ? — C'est ma fille, ai-je répondu. — S'en- 
nuyait-elle ? dit Milord. — Je ne le crois pas, ai-je dit. 
— Mais pourquoi donc, a- t-il repris, quitter une façon 
de vivre si commode et si agréable, pour en prendre 
une pénible et insipide ? Il me semble. . . — Il me sem- 
ble à moi, a interrompu son parent, que Mademoi- 
selle Cécile peut en avoir eu trois raisons, c'est-à- 
dire, une raison entre trois, qui chacune lui ferait 
honneur. — Et quelles trois raisons ? a dit le jeune 
homme. — D'abord, elle peut avoir craint qu'on ne 
trouvât à redire à la façon de vivre que nous regret- 
tons, et que des femmes, fâchées de ne plus voir ces 
deux dames parmi elles, et leur enviant les empres- 
sements de tous les hommes qu'elles veulent bien 
souffrir, ne fissent quelque remarque injuste et 
maligne; or, une femme, et encore plus une jeune 
fille, ne peut prévenir avec trop de soin les mauvais 
propos et la disposition qui les fait tenir. — Et votre 



HISTOIRE DE CECILE 87 

seconde raison ? voyons, dit Milord, si je la trouverai 
meilleure que la première. — Mademoiselle Cécile 
peut avoir inspiré à quelqu'un de ceux qui venaient 
ici un sentiment auquel elle n'a pas cru qu'il lui 
convînt de répondre, et que, par conséquent, elle 
n'a pas voulu encourager. — Et la troisième ? — 
Il n'est pas impossible qu'elle ne se soit senti elle- 
même un commencement de préférence auquel elle 
n'a pas voulu se livrer. — Les hommes vous remercie- 
ront de la première et de la dernière conjecture, a dit 
Milord. C'est dommage qu'elles soient si gratuites, 
et que nous ayons si peu de raisons de croire que 
nous attirions de l'envie sur ces dames, ou que 
nous donnions de l'amour. — Mais, Milord, a dit en 
souriant son parent, puisque vous voulez qu'on 
soit si modeste pour vous aussi bien que pour soi, 
permettez-moi de vous dire qu'il vient deux hommes 
ici qui sont plus aimables que nous. — Voici Mademoi- 
selle Cécile, a dit Milord : je pense que vous ne 
seriez pas bien aise que je lui rendisse compte de vos 
conjectures, quelqu'honorables que vous les trou- 
viez ? — Comme vous voudrez, lui a-t-on répondu. 
Cécile était entrée. Le plaisir a brillé dans ses yeux. 

— Voulons-nous faire encore une pauvre partie 
d'échecs sans que personne s'en mêle ? a dit Milord. 

— Je le voudrais, a répondu Cécile, mais cela n'est pas 
possible. Dans un quart-d'heure il faut que j'aille 



88 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

me coiffer et m'habiller pour rassemblée de Madame 
de*** (c'était la femme de notre parent, chez qui 
nous avions été invitées), et j'aime mieux causer 
un moment que de jouer une demi-partie d'échecs. 
En effet, elle s'est mise à causer avec nous d'un air 
si tranquille, si réfléchi, si serein, que je ne l'avais 
jamais trouvée aussi aimable. Les deux Anglais 
sont restés pendant qu'elle faisait sa toilette. Elle 
est revenue simplement et agréablement vêtue ; 
nous l'avons tous un peu admirée, et nous sommes 
sortis. A la porte de la maison où nous allions, le 
parent de Milord a dit qu'il ne fallait pas entrer 
avec nous, et a voulu faire encore une visite. — Envie- 
ra-t-on aussi à ces dames, a dit Milord, le bonheur 
d'avoir été accompagnées par nous? — Non, a dit son 
parent, mais on pourrait envier le nôtre, et je ne 
voudrais faire de la peine à personne. Nous sommes 
entrées, ma fille et moi. L'assemblée était nom- 
breuse; Madame de*** avait mis beaucoup de soin 
à une parure qui devait avoir l'air négligé. Son 
mari n'est pas resté longtemps dans le salon, de 
sorte qu'il n'y était plus quand on a présenté deux 
jeunes Français, dont l'un avait l'air fort éveillé 
l'autre fort taciturne. Je n'ai fait qu'entrevoir le 
premier ; il était partout. L'autre est resté immobile 
à la place que le hasard lui avait d'abord donnée. 
Nos Anglais sont venus. Ils ont demandé à Madame 



I 



HISTOIRE DE CECILE 89 

de*** OÙ était son mari. — Demandez à Mademoiselle, 
a-t-elle répondu d'un ton de plaisanterie en mon- 
trant ma fille : il n'a parlé qu'à elle, et content 
d'avoir eu ce bonheur, il s'en est allé aussitôt. 
Les Anglais se sont donc approchés de Cécile ; elle 
a dit, sans se déconcerter, que son cousin s'étant 
plaint d'un grand mal de tête, il avait proposé au 
général d'A. de faire une partie de piquet dans un 
cabinet éloigné du bruit. Là-dessus, j'ai laissé 
Cécile sur sa bonne foi, et suis allée trouver mon 
cousin, à qui j'ai demandé s'il avait aussi mal à la 
tête que le prétendait Cécile, ou s'il avait trouvé 
sa situation dans le salon trop embarrassante. 
— Seriez-vous assez barbare pour me plaisanter ? 
a-t-il dit (il faut vous dire en passant que le digne 
général d'A. est un peu sourd) ; mais n'importe, 
je vous ferai ma confession. J'avais mal à la tête, 
ma santé ne s'est pas remise de cette piqûre (il 
montrait sa main) ; cela ne m'aurait pourtant pas 
obligé à me retirer, mais j'ai senti que je serais 
très embarrassé ; et puis, j'ai toujours trouvé qu'un 
homme avait mauvaise grâce chez lui dans une 
assemblée nombreuse, et j'ai eu la coquetterie de ne 
pas vouloir que vous me vissiez promener sottement 
ma figure de femme en femme, de table en table. 
Ces sortes d'assemblées étant au contraire le triom- 
phe des maîtresses de maison, j'ai voulu laisser 



go LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

jouir Madame de *** de ses avantages, et ne pas 
courir le risque de gâter son plaisir en lui donnant 
de rhumeur. Je plaisantais de tout ce raffinement, 
quand Tun des Français est venu mettre sa tête 
dans le cabinet. Ouvrant tout-à-fait la porte dès 
qu'il m'a aperçue : Je parierais, Madame, a-t-il 
dit en me saluant, que vous êtes la sœur, la tante, 
ou la mère d'une jolie personne que je viens de voir 
là-dedans. — Laquelle ? ai-je dit. — Ah! vous le savez 
bien, Madame, m'a-t-il répondu. J'ai dit: Eh bien, je 
suis sa mère; mais à quoi l'avez-vous deviné ? — Ce 
n'est pas à ses traits, m'a-t-il dit, c'est à sa conte- 
nance et à sa physionomie ; mais comment pouvez- 
vous la laisser en butte aux fureurs vengeresses de la 
maîtresse du logis ? Je l'ai suppliée de ne pas boire 
une tasse de thé qu'elle lui donnait, et de dire qu'elle 
y avait vu tomber une araignée ; mais Mademoi- 
selle votre fille a haussé les épaules et a bu. Elle 
est courageuse, ou bien elle croit à la vertu comme 
Alexandre ; mais moi je crois à la jalousie de Mada- 
me de ***. Certainement elle lui a enlevé son mari ou 
son amant ; mais je pense que c'est son mari, car 
la dame a l'air plus vaine que tendre. Je voudrais 
bien le voir. Je suis sûr qu'il est très aimable et 
très amoureux. D'ailleurs, j'ai ouï dire ici, et dans 
la ville où son régiment est en garnison, qu'il était 
le plus aimable comme le plus brave cavalier du 



HISTOIRE DE CECILE QI 

monde. Mais, Madame, ce n'est pas la seule situa- 
tion intéressante que Mademoiselle votre fille donne 
lieu aux spectateurs de considérer. Elle a auprès 
d'elle deux Bernois, un Allemand et un lord anglais, 
qui est le seul à qui elle ne dise pas grand chose. 
Il a l'air d'en être consterné. Il n'est guère fin, à 
mon avis. Il me semble qu'à sa place j'en serais 
flatté. Cette distinction en vaut bien une autre. 
— Vos tableaux me paraissent être d'imagination, 
lui ai- je dit en souriant ; mais j'étais au fond très 
peinée. Allons voir tout cela. J'ai fermé la porte 
du cabinet après en être sortie. — Savez-vous bien, 
Monsieur, ai- je dit, que vous avez parlé devant le 
maître de la maison, celui qui joue ? — Quoi, 
lui ! Je suis au désespoir. Je ne le croyais pas si 
jeune. Et r'ouvrant aussitôt la porte et me rame- 
nant à la partie de piquet : Que faut-il. Monsieur, 
a-t-il dit à mon parent, que fasse un jeune écervelé 
vis-à-vis d'un galant homme qui a bien voulu faire 
Semblant de ne pas entendre les sottises qui lui sont 
échappées ? — Ce que vous faites. Monsieur, a dit 
M. de *** en se levant. Et serrant de bonne grâce la 
main que lui présentait le jeune étranger, il a avancé 
une chaise, et nous a priés de nous asseoir. Ensuite 
il a demandé des nouvelles de plusieurs officiers 
de son régiment et d'autres personnes que le jeune 
homme avait vues après lui. A mon tour, je l'ai 



g2 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

questionné. Il est parent de votre mari ; il vous a vue 
et votre fille, mais seulement en passant, de sorte 
que je n'ai pu en tirer grand chose sur cet intéres- 
sant sujet. Il est plus proche parent de Tévêque de 
B., que nous avons vu ici encore abbé de Th., et 
il a un peu de sa fine et vive physionomie. Je lui 
ai demandé ce qu'était son frère. — Officier d'artille- 
rie, m'a-t-il dit, rempli de talents et d'application ; 
mais aussi il n'est que cela. — Et vous ? lui ai- je 
dit. — Un étourdi, un espiègle, et je ne suis aussi que 
cela. J'avais cru que cette profession me suffirait 
jusqu'à vingt ans ; mais, quoique je n'en aie que dix- 
sept, j'ai envie d'abdiquer tout de suite. Encore 
serait-ce trop tard d'un jour. — Et laquelle prendrez- 
vous à la place ? — Je m'étais toujours promis, m'a-t- 
il répondu, d'être un héros en cessant d'être un fou. 
A vingt ans je veux être un héros. J'ai envie d'em- 
ployer ces trois ans d'intervalle à me préparer à 
ce métier, mieux que je n'aurais pu faire si je n'a- 
vais quitté l'autre dès à présent. — Je vous remer- 
cie, lui ai- je dit, et suis très contente de vous et de 
vos réponses. Allons voir ce que fait ma fille. Je 
prie l'apprenti héros de penser que la loyauté, la 
prudence, la discrétion envers les dames faisaient 
partie de la profession de ses devanciers les plus 
célèbres, ceux dont les troubadours de son pays 
chantaient les amours et les exploits. Je le prie 



HISTOIRE DE CECILE qS 

de ne pas dire un mot de ma fille qui ne soit digne 
du preux chevalier le plus discret. — Je vous le 
promets, non pas en plaisantant, mais tout de bon, 
m'a-t-il dit. Je ne saurais me taire trop scrupuleu- 
sement après Textravagance avec laquelle j'ai 
parlé. Nous étions alors dans le salon. Ma fille 
jouait au whist avec des enfants, princes à la vérité, 
mais qui n'en étaient pas moins les petits ours les 
plus mal léchés du monde. — Voyez, m'a dit le Fran- 
çais, le lord Anglais et le beau Bernois ont été 
placés à Tautre extrémité de la chambre. — Point 
de remarques, lui ai-je dit. — M'est-il donc permis de 
vous montrer mon frère qui, assis à la même place 
où nous Tavons laissé, bombarde et canonne 
encore la même ville ; Gibraltar, par exemple ? 
Cette table est la forteresse, ou bien c'est Maëstricht 
qu'il s'agit de défendre. Ce babil n'aurait jamais 
fini, si je n'eusse prié qu'on me fît jouer. Je finis- 
sais ma partie quand mon cousin est rentré dans le 
salon. Il s'est approché de moi. — Faut-il, m'a-t-il 
dit, que ce petit étourdi ait vu en un instant ce 
que je n'ai su voir malgré toute mon application ! 
Faut-il qu'il soit venu me tirer d'une incertitude 
dont à présent je connais tout le prix ! Il s'assit 
tristement à mes côtés, n'osant s'approcher de ma 
fille, ne pouvant se résoudre à s'approcher de sa 
femme ni de Milord. — Je vous laisse croire, luidis-je ; 



94 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

VOUS porteriez vos soupçons sur quelqu'autre, et ils 
seraient peut-être encore plus fâcheux ; car cet 
enfant ne me paraît pas d'une figure ni d'un esprit 
bien distingués. Demandez-vous pourtant s'il est 
bien raisonnable d'ajouter tant de foi aux observa- 
tions qu'a pu faire en un demi-quart d'heure un 
jeune étourdi. — Cet étourdi, m'a-t-il répondu, n'a-t-il 
pas deviné ma femme ? Nous nous retirâmes : 
je laissai mon cousin plongé dans la tristesse. Les 
Anglais nous ramenèrent, et Milord me pria si 
instamment de permettre qu'on portât leur souper 
chez moi, que je ne pus le refuser. Ils me racontèrent 
tous les mots piquants, les regards malveillants 
de notre parente. C'était l'explication de cette 
tasse de thé que le Français ne voulait pas que ma 
fille bût. On parla de la partie qu'on lui avait fait 
faire. A tout cela Cécile ne disait pas un mot ; 
et me tirant à part : Ne nous plaignons pas, maman, 
me dit-elle, et ne nous moquons pas : à sa place, 
j 'en ferais peut-être tout autant. — Non pas, lui dis- j e, 
comme elle par amour-propre. Le souper fut gai. 
Le petit lord me parut fort aise de n'avoir point 
de Bernois, point de Français, point de concurrents 
autour de lui. En s'en allant, il me dit que cette 
fois-ci il adopterait les ménagements de son cousin, 
et ne dirait mot du souper, de peur de se faire porter 
envie. Je ne lui aurais pas demandé le secret, mais 



HISTOIRE DE CECILE qS 

je ne suis pas fâchée que de lui-même il le garde. 
Mon cousin me fait tout de bon pitié. Les Français 
repartent demain. Ils ont fait grande sensation ici ; 
mais, en admirant l'application et les talents de 
Taîné, on regrettait qu'il ne parlât pas un peu plus, 
qu'il ne fût pas comme un autre ; et, en admirant 
la vivacité d'esprit et la gentillesse du cadet, on 
aurait voulu qu'il parlât moins, qu'il fût circonspect 
et modeste, sans penser qu'il n'y aurait alors plus 
rien à admirer non plus qu'à critiquer chez aucun 
des deux. On ne voit point assez que, chez nous 
autres humains, le revers de la médaille est de son 
essence aussi bien que le beau côté. Changez quelque 
chose, vous changez tout. Dans l'équilibre des 
facultés vous trouverez la médiocrité comme la 
sagesse. Adieu. Je vous enverrai, par les parents 
de votre mari, la silhouette de ma fille. 



LETTRE XVI 



Je vais vite copier une lettre du Bernois que 
mon cousin vient de m'envoyer. 

« Ta parente, Cécile de ***, est la première femme 
«que j'aie jamais désiré d'appeler mienne. Elle 
« et sa mère sont les premières femmes avec qui 
«j'aie pu croire que je serais heureux de passer 
« ma vie. Dis-moi, mon cher ami, toi qui les con- 
« nais, si je me suis trompé dans le jugement parfai- 
« tement avantageux que j'ai porté d'elles ? Dis-moi 
« encore (car c'est une seconde question), dis, sans 
« te croire obligé de détailler tes motifs, si tu me 
« conseilles de m'attacher à Cécile et de la demander 
« à sa mère ? » 

Plus bas, mon cousin a écrit : « A ta première 
« question je réponds sans hésiter: oui, et cependant 
« je réponds non à la seconde. Si ce qui me fait dire 
« non vient à changer, ou si mon opinion à cet 
« égard change, je t'en avertirai tout de suite. » 



HISTOIRE DE CECILE 97 

Il a écrit dans Tenveloppe : « Faites-moi la grâce, 
« Madame, de me faire savoir si vous et Mlle Cécile 
« approuvez ma réponse. Supposé que vous ne 
« l'approuviez pas, je garderai ceci, et ferai la ré- 
« ponse que vous me dicterez ». 

Cécile est sortie, je l'attends pour répondre. 

Elle approuve la réponse. Je lui ai dit : Pensez-y 
bien, ma chère enfant ! — J'y pense bien, m'a-t-elle 
répondu. — Ne te fâche pas de ma question, lui ai-je 
dit. Trouves-tu ton Anglais plus aimable ? Elle 
m'a dit que non. — Le crois-tu plus honnête, plus ten- 
dre, plus doux ? — Non. — Le trouves-tu d'une 
plus belle figure ? — Non. — Tu vivrais, du moins 
en été, dans le Pays-de-Vaud. Aimerais-tu mieux 
vivre dans un pays inconnu ? — J'aimerais cent 
fois mieux vivre ici, et j'aimerais mieux vivre à 
Berne qu'à Londres. — Te serait-il indifférent d'en- 
trer dans une famille où l'on ne te verrait pas avec 
plaisir ? — Non, cela me paraîtrait très fâcheux. 
S'il est des nœuds secrets, s'il est des sympathies, 
en est-il ici, ma chère enfant ? — Non, maman. Je 
ne l'occupe tout au plus que quand il me voit, et je 
ne pense pas qu'il me préfère à son cheval, à ses 
bottes neuves, ni à son fouet anglais. Elle souriait 
tristement, et deux larmes brillaient dans ses yeux. 
— Ne vous paraît-il pas possible, ma fille, d'oubher 
un pareil amant ? lui ai-je dit. — Cela me paraît 



98 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

possible ; mais je ne sais si cela arrivera. — Est-il 
bien sûr que tu te consolasses de rester fille ? — 
Cela n'est pas bien sûr, c'est encore une de ces cho- 
ses dont il me semble qu'on ne peut juger d'avance. 
— Et cependant la réponse ? — La réponse est 
bonne, maman, et je vous prie d'écrire à mon cou- 
sin de l'envoyer. — Ecris toi-même, ai-je dit. Elle 
a fait une enveloppe à la lettre et a écrit en dedans : 
« La réponse est bonne, Monsieur, et je vous en 
« remercie. Cécile de *** ». 

La lettre envoyée, ma fille m'a donné mon ou- 
vrage et a pris le sien. — Vous m'avez demandé, 
maman, m'a-t-elle dit, si je me consolerais de ne 
pas me marier. Il me semble que ce serait selon le 
genre de vie que je pourrais mener. J'ai pensé déjà 
plusieurs fois que si je n'avais rien à faire que d'être 
une demoiselle, au milieu de gens qui auraient des 
maris, des amants, des femmes, des maîtresses,. 
des enfants, je pourrais trouver cela bien triste, 
et convoiter quelquefois, comme vous le disiez l'autre 
jour, le mari ou l'amant de mon prochain ; mais 
si vous trouviez bon que nous allassions en Hol- 
lande ou en Angleterre tenir une boutique ou établir 
une pension, je crois qu'étant toujours avec vous 
et occupée, et n'ayant pas le temps d'aller dans le 
monde ni de lire des romans, je ne convoiterais 
et ne regretterais rien, et que ma vie pourrait être 



HISTOIRE DE CECILE 99 

très douce. Ce qui manquerait à la réalité, je Tau- 
rais en espérance. Je me flatterais de devenir assez 
riche pour acheter une maison entourée d'un champ, 
d'un verger, d'un jardin, entre Lausanne et Rolle, 
ou bien entre Vevey et Villeneuve, et d'y passer 
avec vous le reste de ma vie. — Cela serait bon, lui 
ai-je dit, si nous étions sœurs jumelles ; mais, 
Cécile, je vous remercie : votre projet me plaît 
et me touche. S'il était encore plus raisonnable il 
me toucherait moins. — On meurt à tout âge, a-t-elle 
dit, et peut-être aurez-vous l'ennui de me survivre. 
— Oui, lui ai-je répondu, mais il est un âge où l'on ne 
peut plus vivre, et cet âge viendra dix-neuf ans 
plus tôt pour moi que pour vous... Nos paroles ont 
fini là, mais non pas nos pensées. Six heures ont 
sonné, et nous sommes sorties, car nous ne passons 
plus de soirées à la maison, à moins que nous n'ayons 
véritablement du monde, c'est-à-dire des femmes 
aussi bien que des hommes. Jamais je n'étais 
moins sortie de chez moi que pendant le mois passé, 
et jamais je ne suis tant sortie que ce mois-ci. 
La retraite était une affaire de hasard et de pen- 
chant ; la dissipation est une tâche assez pénible- 
Si je n'étais pas la moitié du temps très inquiète 
dans le monde, je m'y ennuyerais mortellement. 
Les intervalles d'inquiétude sont remplis par l'en- 
nui. Quelquefois je me repose et me remonte en 



100 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

faisant un tour de promenade avec ma fille, ou bien, 
comme aujourd'hui, en m'asseyant seule vis-à-vis 
d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous 
remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir 
que vous me faites. Je vous remercie. Auteur de 
tout ce que je vois, d'avoir voulu que ces choses 
fussent si agréables à voir. Elles ont un autre but 
que de me plaire. Des lois auxquelles tient la con- 
servation de l'univers font tomber cette neige, et 
luire ce soleil. En la fondant, il produira des torrents, 
des cascades, et il colorera ces cascades comme un 
arc-en-ciel. Ces choses sont les mêmes là où il n'y 
a point d'yeux pour les voir ; mais, en même temps 
qu'elles sont nécessaires, elles sont belles. Leur 
variété aussi est nécessaire ; mais elle n'en est pas 
moins agréable, et n'en prolonge pas moins mon 
plaisir. Beautés frappantes et aimables de la nature, 
tous les jours mes yeux vous admirent, tous îes 
jours vous vous faites sentir à mon cœur ! 



éM 



LETTRE XVII 



Ma chère amie, vous m'avez fait encore plus 
de plaisir que vous ne croyez, en me disant que la 
silhouette de Cécile vous plaisait si fort, et que les 
récits du chevalier de *** vous avaient donné tant 
d'envie de voir la j&lle et de revoir sa mère. Eh 
bien, il ne tient qu'à vous de les voir. Ma fille perd 
sa gaieté dans la contrainte qu'elle s'impose. Si 
cela durait plus longtemps, je craindrais qu'elle ne 
perdît sa fraîcheur, peut-être sa santé. Depuis 
quelques jours je méditais sur les moyens de pré- 
venir un malheur qu'il m'est affreux de craindre, 
et qu'il me serait impossible de supporter. On ne 
me félicitait plus sur sa bonne grâce, on ne me 
louait plus sur son éducation, sans me donner une 
envie de pleurer que je ne surmontais pas toujours, 
et tout le temps que j'étais seule, je le passais à 
imaginer un moyen de distraire ma fille, de lui 



102 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

rendre le bonheur, de lui conserver la santé et la 
vie; car mes craintes n'avaient point de bornes. Je 
ne trouvais rien qui me satisfît. Il est de trop bonne 
heure pour aller à la campagne. Si j'en avais loué 
une dans cette saison, et que j'y fusse allée, quel 
propos n'aurais-je pas fait tenir ? Et même plus 
tard, si je l'avais prise près de Lausanne, outre que 
c'aurait été bien cher, cela n'aurait pas assez changé 
la scène ; et plus loin, dans nos montagnes ou dans 
la vallée du lac de Joux, ma fille, n'étant plus sous 
les yeux du public, aurait été exposée aux conjec- 
tures les plus injustes et les plus affligeantes. 
Votre lettre est venue : toute incertitude a cessé. 
J'ai dit mon dessein à ma fille. Elle accepte coura- 
geusement. Nous irons donc vous voir, à moins 
que vous ne nous le défendiez ; mais je suis si 
persuadée que vous ne nous le défendrez pas, que 
je vais annoncer notre départ, et louer ma maison 
à des étrangers qui en cherchent une. Le régiment 
de *** est dans votre voisinage. Je ne saurais en 
être fâchée pour mon cousin, parce que lui-même 
en sera très aise, et j'en suis bien aise à cause du 
Bernois. Si le jeune lord nous laisse partir sans 
rien dire ; si du moins, après notre départ, sentant 
ce qu'il a perdu, il ne court pas sur nos pas, ne 
m'écrit point, ne demande point à ses parents la 
permission de leur donner Cécile pour belle fille, 




HISTOIRE DE CECILE io3 

je me flatte que Cécile oubliera un enfant si peu 
digne de sa tendresse, et qu^elle rendra justice à un 
homme qui lui est supérieur à tous égards. 



Fin de la première partie. 



LETTRES 

ÉCRITES DE LAUSANNE 



SECONDE PARTIE 



LETTRE XVIII 



Nous attendons votre réponse dans une jolie 
maison, à trois quarts de lieue de Lausanne, que 
Ton m'a prêtée. Les étrangers qui demandaient 
à louer la mienne, et qui Tout louée, étaient pressés 
d'y entrer. J'y ai laissé tous mes meubles, de sorte 
que nous n'avons eu ni fatigue ni embarras. Il 
serait possible que la neige ne se fondant pas, ou 
se fondant tout-à-coup, nous ne puissions partir 
aussitôt que nous le voudrions. A présent cela m'est 
assez égal ; mais au moment où nous quittâmes 
Lausanne, j'aurais voulu avoir plus loin à aller, 
et des objets plus nouveaux à présenter aux yeux 
et à l'imagination de ma fille ; quelque tendresse 
qu'on ait pour une mère, il me semblait que se 
trouver toute seule avec elle, au mois de mars, 
pouvait paraître un peu triste. C'eût été la pre- 
mière fois que j'aurais vu Cécile s'ennuyer avec 



I08 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

moi, et désirer que notre tête-à-tête fût interrompu. 
Je vous avoue que, redoutant cette mortification, 
j'avais fait tout ce que j'avais pu pour me l'épar- 
gner. Un portefeuille d'estampes que m'avait 
prêté M. d'Ey**; les Mille et une Nuits, Gil Blas ; 
les Contes d'Hamilton et Zadig avaient pris les 
devants avec un piano-forté et une provision d'ou- 
vrage. D'autres choses qui n'étaient pas dues à 
mes soins ont plus fait que mes soins. Milord, son 
parent, un malheureux chien, un pauvre nègre... 
Mais je veux reprendre toute notre histoire de 
plus haut. 

Après vous avoir écrit, je me disposai à aller 
dans une maison où je devais trouver tout le beau 
monde de Lausanne. Je conseillai à Cécile ne n'y 
venir qu'une demi-heure après moi, quand j'aurais 
offert ma maison et annoncé notre départ ; mais 
elle me dit qu'elle était intéressée à voir l'impres- 
sion que je ferais. — Vous la verrez, lui dis- je ; il 
n'y aura que la première surprise et les premières 
questions que mon arrangement vous épargnera. — 
Non, maman, dit-elle, laissez-moi voir l'impression 
tout entière ; que j'en aie tout le plaisir ou tout 
le chagrin. A vos côtés, appuyée contre votre chaise, 
touchant votre bras, ou seulement votre robe, 
je me sentirai forte de la plus puissante comme de 
la plus aimable protection. Vous savez bien, maman. 



CALISTE 



109 



combien vous m'aimez, mais non pas combien je 
vous aime, et que vous ayant, vous, je pourrais 
supporter de tout perdre, et renoncer à tout. 
Allons, maman, vous êtes trop poltronne, et vous 
me croyez bien plus faible que je ne suis. Est-il 
besoin, mon amie, de vous dire que j'embrassai 
Cécile, que je pleurai, que je la serrai contre mon 
sein ; qu'en marchant dans la rue je m'appuyai sur 
son bras avec encore plus de plaisir et de tendresse 
qu'à l'ordinaire; qu'en entrant dans la salle, j'eus 
soin avant tout qu'une chaise fût placée pour elle 
un peu derrière la mienne ? Ah ! sans doute, vous 
imaginez, vous voyez tout cela ; mais voyez-vous 
aussi mon pauvre cousin et son ami l'Anglais 
venir à nous d'un air inquiet, cherchant dans nos 
yeux l'explication de je ne sais quoi qu'ils y voient 
de nouveau et d'étrange ? Mon cousin, surtout, 
me regardait, regardait Cécile, semblait désirer 
et craindre à la fois que je parlasse ; et l'autre, 
qui voyait cette agitation, partageait son intérêt 
entre lui et nous, et tantôt passait machinale- 
ment le bras autour de M***, tantôt mettait la 
main sur son épaule, comme pour lui dire: Je deviens 
véritablement votre ami ; si on vous apprend quel- 
que chose de fâcheux, vous trouverez un ami dans 
un étranger chez qui vous n'avez vu jusqu'ici que 
de la sympathie, un certain rapport de caractère 



no LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

OU de circonstances. Moi, qui n'avais songé tout 
le jour à votre lettre et à ma réponse que relati- 
vement à ma fille, qui n'avais songé qu'à elle et 
à ses impressions, je fus si touchée de ce que je 
voyais de la passion de l'un de ces hommes, de la 
tendre compassion de l'autre, du sentiment et de 
l'habitude qui s'étaient établis entre eux et nous, 
et de l'espèce d'adieu qu'il fallait leur dire, que je 
me mis à pleurer. Jugez si cela les rassura, et si ma 
fille fut surprise ! 

Notre silence n'était plus supportable : l'inquié- 
tude augmentait, mon parent pâlissait, Cécile 
pressait mon bras et me disait tout bas : Mais 
maman, qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ? — Je suis 
folle, leur dis-je enfin. De quoi s'agit-il ? d'un 
voyage qui ne nous mène pas hors du monde, pas 
même au bout du monde. Le Languedoc n'est pas 
bien loin. Vous, Monsieur, vous voyagez, je puis 
espérer de vous revoir ; et vous, mon cousin, vous 
allez du même côté que moi. Nous avons envie 
d'aller voir une parente fort aimable et qui m'est 
fort chère. Cette parente a aussi envie de nous voir : 
rien ne s'y oppose, et je suis résolue à partir bientôt. 
Allez, mon cousin, dire à monsieur et madame *** 
que ma maison est à louer pour six mois. 

Il le leur dit. L'Anglais s'assit. Les tuteurs de 
ma fille et leurs femmes accoururent : Milord, 



CALISTE I I I 

nous voyant occupées à leur répondre, s'appuya 
contre la cheminée, regardant de loin. Le Bernois 
vint nous témoigner sa joie de ce qu'il passerait 
Tété plus à portée de nous qu'il ne l'aurait cru. 
Ensuite vinrent les étrangers, qui louèrent sur le 
champ ma maison. Il ne restait que l'embarras de 
nous loger en attendant votre réponse. On nous 
offrit un logement dans une maison de campagne 
que des Anglais ont quittée en automne. J'acceptai 
avec empressement, de sorte que tout fut arrangé, 
et devint public en un quart d'heure ; mais la 
surprise, les questions, les exclamations durèrent 
toute la soirée. Les plus intéressés à notre départ 
en parlèrent le moins. Milord se contenta de s'in- 
former de la distance de l'habitation qu'on nous 
donnait, et nous assura que de longtemps la route 
de Lyon ne serait praticable pour des femmes : 
il demanda ensuite à son parent si, au lieu de 
commencer par Berne, Basle, Strasbourg, Nancy, 
Metz, Paris, ils ne pourraient pas commencer leur 
tour de France par Lyon, Marseille et Toulouse. — 
Vous serait-il plus aisé alors, lui dit-on, de quitter 
Toulouse qu'à présent de n'y pas aller ? — Je ne 
sais, dit Milord plus faiblement et d'un air moins 
signifiant que je n'aurais voulu. — Après avoir été 
six semaines à Paris, lui dit son parent, vous irez 
où vous voudrez. 



112 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

Cécile me pria de T associer à mon jeu, disant 
qu'elle avait son voyage dans la tête, de manière 
qu'elle ne jouerait rien qui vaille. Après le jeu, je 
demandai à M. d'Ey*** qu'il nous prêtât des es- 
tampes et des livres ; mon parent m'offrit son 
piano-forté : je l'acceptai ; sa femme n'est pas 
musicienne. Le Bernois, qui a ici son carrosse et ses 
chevaux, me pria de les prendre pour me conduire 
à la campagne, et de permettre que son cocher pût 
savoir tous les matins d'une laitière qui vient en 
ville si je voulais me servir de lui pendant la jour- 
née. — Ce sera moi, dit Milord, qui, toutes les fois 
qu'il fera un temps passable, irai demander les 
ordres de ces dames et qui vous les porterai. — Cela 
est juste, dit son parent : de pauvres étrangers 
n'ont à offrir que leur zèle. Le Bernois nous dit 
ensuite qu'il n'aurait pas longtemps le plaisir 
de nous être bon à quelque chose, puisqu'il allait 
à Berne pour tâcher de se faire élire du Deux-Cents, 
ayant obtenu pour cela une prolongation de semes- 
tre. Comme son père est mort et qu'il n'a point 
d'oncle qui soit conseiller, on lui demanda s'il 
épouserait une fille à baretly. Le Deux-Cents 
est le Conseil souverain de Berne ; le baretly est le 
chapeau avec lequel on va en Deux-Cents, et on 
appelle fille à baretly celle dont le père peut donner 
une place dans le Deux-Cents à l'homme qu'elle 



CALISTE Il3 

épouse. — Non assurément, dit-il; je n'ai pas un cœur 
à donner en échange d'un baretly, et je ne voudrais 
pas recevoir sans donner. On parla des élections. 
On s'étonna que M. de *** eût déjà vingt-neuf ans. 
Il en a trente. Le baillif parla du sénat et des 
sénateurs de Berne. — Sénat, sénateurs, mon oncle! 
s'écria le neveu. Mais pourquoi non ? On m'a dit 
que les bourgmestres d'Amsterdam étaient quel- 
quefois appelés consuls par leurs clients et par 
eux-mêmes. Et vous, mon cher oncle, ne seriez- 
vous point le pro-consul d'Asie, résidant à Athènes ? 

— Mon neveu, mon neveu, dit la baillive, qui a de 
l'esprit, avec ces plaisanteries-là, il vous faudrait 
épouser deux ou trois baretly pour être sûr de 
votre élection. Madame de ***, la femme de mon 
parent, voyant tout le monde autour de nous, 
s'approcha à la fin, et s'adressant à son mari : 
Et vous. Monsieur, puisque ces dames partent, 
vous pourrez enfin vous résoudre à partir ; vous 
cesserez d'avoir tous les jours des lettres à écrire, 
des prétextes à imaginer. Il y a huit jours, a-t-elle 
ajouté en affectant de rire, que ses malles sont atta- 
chées sur sa voiture. Tout le monde se taisait. 

— Mais tout de bon. Monsieur, reprit-elle, quand 
partirez-vous ? — Demain, Madame, ou ce soir, dit-il 
en pâlissant. Et, courant vers la porte, après avoir 
serré la main à son ami, il sortit de la salle et de la 

8 



114 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

maison. En effet, il partit cette nuit même, éclairé 
par la lune et la neige. 

Le lendemain, qui était lundi, et le surlendemain, 
je fus en affaire, et ne voulus voir personne ; et 
mercredi dernier, à midi, nous étions en carrosse, 
Cécile, Fanchon, Philax et moi, sur le chemin de 
Renens. On avait bien donné Tordre d'ouvrir notre 
appartement, de faire du feu dans la salle à manger, 
et nous comptions faire notre dîner d'une soupe au 
lait et de quelques œufs. Mais, en approchant de la 
maison, nous fûmes surprises de voir du mouvement, 
un air de vie, toutes les fenêtres ouvertes, de grands 
feux dans toutes les chambres qui le disputaient 
au soleil pour sécher et réchauffer Tair et les meu- 
bles. Arrivées à la porte, Milord et son parent 
nous aidèrent à descendre de carrosse, et portèrent 
dans la maison les boîtes et les paquets. La table 
était mise, le piano-forté accordé, un air favori 
ouvert sur le pupitre ; un coussin pour le chien 
auprès du feu, des fleurs dans des vases sur la che- 
minée : rien ne pouvait être plus galant ni mieux 
entendu. On servit le meilleur dîner ; nous bûmes 
du punch; on nous laissa des provisions, un pâté, 
des citrons, du rhum, et on nous supplia de per- 
mettre qu'on vînt une fois ou deux chaque semaine 
dîner avec nous. — Quant à prendre le thé, Madame, 
dit Milord, je n'en demande pas la permission, 



I 



CALISTE Il5 

VOUS ne refuseriez cela à personne. A cinq heures, 
on leur amena des chevaux ; ils les laissèrent à leurs 
domestiques, et comme le temps était beau, quoi- 
que très froid, nous les reconduisîmes jusqu'au 
grand chemin. Au moment où ils allaient nous quit- 
ter, voilà un beau chien danois qui vient à nous 
rasant de son museau la terre couverte de neige ; 
c'était un dernier effort, un monceau de neige 
Tarrête ; il cherche d'un air inquiet, chancelle, et 
vient tomber aux pieds de Cécile. Elle se baisse. 
Milord s'écrie et veut la retenir ; mais Cécile, lui 
soutenant que ce n'est pas un chien enragé, mais 
un chien qui a perdu son maître, un pauvre chien 
à moitié mort de fatigue, de faim et de froid, s'obs- 
tine à le caresser. Les laquais sont envoyés à la 
maison pour chercher du lait, du pain, tout ce 
qu'on pourra trouver. On apporte ; le chien boit et 
mange, et lèche les mains de sa bienfaitrice. Cécile 
pleurait de plaisir et de pitié. Attentive, en le 
ramenant avec elle, à mesurer ses pas sur ceux de 
l'animal fatigué, à peine regarde-t-elle son amant 
qui s'éloigne ; toute la soirée fut employée à réchauf- 
fer, à consoler cet hôte nouveau, à lui chercher 
un nom, à faire des conjectures sur ses malheurs, 
à prévenir le chagrin et la jalousie de Philax. 
En se couchant, ma hlle lui fit un lit de tous les 
habits qu'elle ôtait, et cet infortuné est devenu le 



Il6 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

plus heureux chien de la terre. Au lieu de raisonner, 
au lieu de moraliser, donnez à aimer à quelqu'un 
qui aime ; si aimer fait son danger, aimer sera sa 
sauvegarde ; si aimer fait son malheur, aimer sera 
sa consolation : pour qui sait aimer, c'est la seule 
occupation, la seule distraction, le seul plaisir de 
la vie. 

Voilà le mercredi passé ; nous voilà établies dans 
notre retraite, et Cécile n'a pas Fair de pouvoir s'y 
ennuyer ; elle n'a pas eu recours encore à la moitié 
de ses ressources : les livres, l'ouvrage, les estam- 
pes sont restés dans un tiroir. 

Le jeudi vient; les fleurs, le chien, le piano 
suffisent à sa matinée. L' après-dîner, elle va voir 
le fermier qui occupe une partie de la maison ; 
elle caresse ses enfants, cause avec sa femme ; 
elle voit porter du lait hors de la cuisine, et elle 
apprend que c'est à un malade qu'on le porte, à un 
nègre mourant de consomption, que des Anglais 
dont il était le domestique ont laissé dans cette 
maison. Ils l'ont beaucoup recommandé au fermier 
et à la fermière, et ont laissé à un banquier de 
Lausanne l'ordre de leur payer toutes les semaines, 
tant qu'il sera en vie, une pension plus que suffi- 
sante pour les mettre en état de le bien soigner. 
Cécile vint me trouver avec cette information, 
et me supplia d'aller avec elle auprès du nègre. 




CALISTE 



117 



de lui parler anglais, de savoir de lui si nous ne 
pouvions rien lui donner qui lui fût agréable. — On 
m'a dit, maman, qu'il ne savait pas le français ; 
qui sait, dit-elle, si ces gens, malgré toute leur bonne 
volonté, devinent ses besoins ? Nous y allâmes. 
Cécile lui dit les premiers mots d'anglais qu'elle 
eût jamais prononcés : ce que l'amour avait fait 
acquérir, l'humanité en fit usage. Il parut les 
entendre avec quelque plaisir. Il ne souffrait pas, 
mais il avait à peine quelque reste de vie. Doux, 
patient, tranquille, il ne paraissait pas qu'il sou- 
haitât ou regrettât rien : il était jeune cependant. 
Cécile et Fanchon ne l'ont presque pas quitté. Nous 
lui donnions tantôt un peu de vin, tantôt un peu 
de soupe. J'étais assise auprès de lui avec ma fille, 
dimanche matin, quand il expira. Nous restâmes 
longtemps sans changer de place. 

— C'est donc ainsi qu'on finit, maman, dit Cécile, 
et que ce qui sent et parle et se remue, cesse de sentir, 
d'entendre, de pouvoir se remuer ? Quel étrange 
sort ! naître en Guinée, être vendu par ses parents, 
cultiver du sucre à la Jamaïque, servir des Anglais 
à Londres, mourir près de Lausanne ! Nous avons 
répandu quelque douceur sur ses derniers jours. 
Je ne suis, maman, ni riche ni habile, je ne ferai 
jamais beaucoup de bien ; mais puissé-je faire 
un peu de bien partout où le sort me conduira. 



Il8 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

assez seulement pour que moi et les autres puissions 
croire que c'est un bien plutôt qu'un mal que j'y 
sois venue ! Ce pauvre nègre ! mais pourquoi dire : 
ce pauvre nègre ? Mourir dans son pays ou ailleurs, 
avoir vécu longtemps ou peu de temps, avoir eu 
un peu plus ou un peu moins de peine ou de plaisir, 
il vient un moment où cela est bien égal : le roi 
de France sera un jour comme ce nègre. — Et moi 
aussi, interrompis-je, et toi... et Milord. — Oui, dit- 
elle, c'est vrai ; mais sortons à présent d'ici. Je 
vois Fanchon qui revient de l'église, je le lui dirai. 
Elle alla à la rencontre de Fanchon, et l'embrassa, 
et pleura, et revint caresser ses chiens en pleurant. 
On enterre aujourd'hui le nègre. Nous avons vu 
dans cette occasion la mort toute seule, sans rien 
de plus : rien d'effrayant, rien de solennel, rien de 
pathétique. Point de parents, point de deuil, point 
de regrets feints ou sincères ; aussi ma fille n'a-t-elle 
reçu aucune impression lugubre. Elle est retournée 
auprès du corps deux ou trois fois tous les jours ; 
elle a obtenu qu'on le laissât couvert et dans son 
lit sans le toucher, et que l'on continuât à chauffer 
la chambre. Elle y a lu et travaillé, et il m'a fallu 
être aussi raisonnable qu'elle. Ah ! que je suis con- 
tente de voir qu'elle n'a pas cette sensibilité qui 
fait qu'on fuit les morts, les mourants, les malheu- 
reux ! Au reste, je ne lui vois pas non plus l'activité 



CALISTE 119 

qui les cherche, et j'avoue que j'en suis bien aise 
aussi. Je ne l'aimerais que chez une Madeleine péni- 
tente : les Madeleines pécheresses elles-mêmes 
ne devraient faire du bien qu'à petit bruit; autre- 
ment elles ont l'air d'acheter du monde comme de 
Dieu, non des pardons, mais des indulgences... 
Je me tais ! je me tais ! et j'en ai déjà trop dit. 
Qu'importe aux pauvres qu'on soulage l'air qu'on 
a en les soulageant ? Si quelqu'une des femmes dont 
je parle devait lire ceci, je dirais : Ne faites aucune 
attention à mes imprudentes paroles, ou donnez 
leur une attention entière ; continuez à faire du 
bien, ne vous privez pas des bénédictions des mal- 
heureux, et n'attirez pas sur moi leurs malédictions, 
ni la condamnation de celui qui vous a dit que la 
charité couvre une multitude de péchés. Je vous 
ai exhortées à faire l'aumône en secret : c'est l'au- 
mône secrète qui est la plus agréable à Dieu, et la 
plus satisfaisante pour notre cœur, parce que le 
motif en est plus simple, plus pur, plus doux, moins 
mêlé de cet amour-propre qui tourmente la vie ; 
mais ici l'action est plus importante que le motif, 
et peut-être que la bonne action rendra les motifs 
meilleurs, parce que la vue du pauvre souffrant 
et affligé, la vue du pauvre soulagé et reconnaissant 
pourra attendrir votre cœur et le changer. 



LETTRE XIX 



Monsieur, 

Vous paraissiez si triste hier, que je ne puis 
m'empêcher de vous demander quel sujet de cha- 
grin vous avez. Vous refuserez peut-être de le dire, 
mais vous ne pourrez pas me savoir mauvais gré 
de ravoir demandé : je n'ai depuis hier que votre 
image dans Tesprit. Milord vient nous voir pres- 
que tous les jours. Il est vrai qu'il ne reste d'ordi- 
naire qu'un mioment. Vous paraît-il qu'on y fasse 
attention à Lausanne, et qu'on puisse me blâmer 
de le recevoir ? Vous le connaissez autant qu'un 
jeune homme est connaissable ; vous connaissez 
ses parents, et leur façon de penser. Je ne doute pas 
que vous n'ayez lu dans le cœur de Cécile : dites- 
moi comment je dois me conduire. Je suis. Monsieur, 
votre très humble et très obéissante servante. 



LETTRE XX 



Madame, 

Il est vrai que je suis fort triste. Je suis si 
éloigné de vous savoir mauvais gré de votre question, 
que j'avais déjà résolu de vous faire mon histoire; 
mais je l'écrirai : ce sera une sorte d'occupation et 
de distraction, et la seule dont je sois susceptible. 
Tout ce que je puis vous dire. Madame, touchant 
Milord, c'est que je ne lui connais aucun vice. 
Je ne sais s'il aime mademoiselle Cécile autant 
qu'elle le mérite ; mais je suis presque sûr qu'il ne 
regarde aucune autre femme avec intérêt, et qu'il 
n'a aucune liaison d'une autre espèce. Il y a deux 
mois que j'écrivis à son père qu'il paraissait s'at- 
tacher à une fille sans fortune, mais dont la nais- 
sance, l'éducation, le caractère et la figure ne lais- 
saient rien à désirer, et je lui demandais s'il vou- 
lait que, sous quelque prétexte, je fisse quitter 



122 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

Lausanne à son fils ; car chercher à Téloigner de 
vous, Madame, et de votre fille, c'eût été lui dire : 
Il y a quelque chose de mieux que la beauté, la 
bonté, les grâces et Tesprit. J'avais plus de raisons 
qu'un autre de ne me pas charger de cet odieux 
et absurde soin. Le père et la mère m'ont écrit 
tous deux que, pourvu que leur fils aimât et fût 
aimé, qu'il épousât par amour, non par honneur, 
après que l'amour serait passé, ils seraient très 
contents, et que de la façon dont je parlais de celle 
à laquelle il s'attachait, et de sa mère, il n'y avait 
rien de pareil à craindre. Ils avaient bien raison, 
sans doute ; cependant j'ai peint au jeune homme 
la honte, le désespoir qu'on sentirait en se voyant 
obligé à acquitter de sang-froid un engagement qu'on 
aurait pris dans un moment d'ivresse totale ; car, 
de manquer à un pareil engagement, je n'ai pas 
voulu supposer que cela fût possible. 

Je ne crois pas. Madame, qu'on trouve rien 
d'étrange à ses visites ; il les avait annoncées avant 
votre départ devant tout le monde. On le voit 
assidu à ses leçons, et presque tous les soirs en 
compagnie de femmes. J'ai reçu de Lyon des nou- 
velles de votre parent : il ne lui était rien arrivé 
de fâcheux, quoiqu'il fût allé nuit et jour, et que 
les chemins soient couverts de neige comme ils ne 



CALISTE 123 

Tont jamais été dans cette saison. II n'est pas 
heureux. 

Je me mettrai à écrire dès ce soir peut-être. 
J'ai rhonneur d'être, Madame, etc., etc., Wil- 
liam ***. 



LETTRE XXI 



Mon histoire est romanesque, Madame, autant 
que triste, et vous allez être désagréablement 
surprise en voyant des circonstances à peine vrai- 
semblables ne produire qu'un homme ordinaire. 

Un frère que j'avais et moi naquîmes presqu'en 
même temps, et notre naissance donna la mort à 
ma mère. L'extrême affliction de mon père, et le 
trouble qui régna pendant quelques instants dans 
toute notre maison, fit confondre les deux enfants qui 
venaient de naître. On n'a jamais su lequel de nous 
deux était l'aîné. Une de nos parentes a toujours 
cru que c'était mon frère, mais sans en être sûre, 
et son témoignage, n'étant appuyé ni contredit 
par personne, a produit une sorte de présomption, 
et rien de plus ; car l'opinion qu'on avait conçue 
s'évanouissait toutes les fois qu'on en voulait exa- 
miner le fondement. Elle fit une légère impression 



CALISTE 125 

sur moi, mais n'en fit jamais aucune sur mon frère. 
Il se promit de n'avoir rien qu'en commun avec 
moi ; de ne se point marier si je me mariais. Je me 
fis et à lui la même promesse ; de sorte que n'ayant 
qu'une famille entre nous deux, ne pouvant avoir 
que les mêmes héritiers, jamais la loi n'aurait eu 
à décider sur nos droits ou nos prétentions. 

Si le sort avait mis entre nous toute l'égalité 
possible, il n'avait fait en cela qu'imiter la nature ; 
l'éducation vint encore augmenter et affermir ces 
rapports. Nous nous ressemblions pour la figure 
et pour l'humeur, nos goûts étaient les mêmes, 
nos occupations nous étaient communes ainsi que 
nos jeux ; l'un ne faisait rien sans l'autre, et l'amitié 
entre nous était plutôt de notre nature que de notre 
choix, de sorte qu'à peine nous nous en aperce- 
vions ; c'étaient les autres qui en parlaient, et 
nous ne la reconnûmes bien que quand il fut ques- 
tion de nous séparer. Mon frère fut destiné à avoir 
une place dans le parlement, et moi à servir dans 
l'armée ; on voulut l'envoyer à Oxford, et me mettre 
en pension chez un ingénieur; mais, le moment de 
la séparation venu, notre tristesse et nos prières 
obtinrent que je le suivrais à l'université, et j'y 
partageai toutes ses études comme lui toutes les 
miennes. J'appris avec lui le droit et l'histoire, 
et il apprit avec moi les mathématiques et le génie ; 



120 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

nous aimions tous deux la littérature et les beaux- 
arts. Ce fut alors que nous appréciâmes avec en- 
thousiasme le sentiment qui nous liait ; et si cet 
enthousiasme ne rendit pas notre amitié plus forte 
ni plus tendre, il la rendit plus productive d'actions, 
de sentiments, de pensées ; de sorte qu'en étant 
plus occupés, nous en jouissions davantage. Castor 
et Pollux, Oreste et Pilade, Achille et Patrocle, 
Nisus et Euryale, David et Jonathan furent nos 
héros. Nous nous persuadâmes qu'on ne pouvait 
être lâche ni vicieux ayant un ami, car la faute 
d'un ami rejaillirait sur l'autre ; il aurait à rougir, 
il souffrirait ; et puis quel motif pourrait nous en- 
traîner à une mauvaise action? Sûrs l'un de l'autre, 
quelles richesses, quelle ambition, quelle maîtresse 
pourraient nous tenter assez pour nous faire devenir 
coupables ? Dans l'histoire, dans la fable, partout 
nous cherchions l'amitié, et elle nous paraissait la 
vertu et le bonheur. 

Trois ans s'étaient écoulés; la guerre avait com- 
mencé en Amérique : on y envoya le régiment dont 
je portais depuis longtemps l'uniforme. Mon frère 
vint me l'apprendre, et, parlant du départ et du 
voyage, je fus surpris de lui entendre dire nous 
au lieu de toi ; je le regardai. — Avais-tu cru que je 
te laisserais partir seul, me dit-il ? Et voyant que 
je voulais parler : Ne m'objecte rien, s'écria-t-il, 



CALISTE 127 

ce serait le premier chagrin que tu m'aurais fait, 
épargne-le moi. Nous allâmes passer quelques jours 
chez mon père, qui, de concert avec tous nos pa- 
rents, pressa mon frère de quitter son bizarre pro- 
jet. Il fut inébranlable, et nous partîmes. La pre- 
mière campagne n'eut rien que d'agréable et 
d'honorable pour nous. Un sous-lieutenant de la 
compagnie où je servais ayant été tué, mon frère 
demanda et obtint sa place. Habillés de même, de 
même taille, ayant presque les mêmes cheveux et 
les mêmes traits, on nous confondait sans cesse, 
quoiqu'on nous vît toujours à côté l'un de l'autre. 
Pendant l'hiver, nous trouvâmes le moyen de conti- 
nuer nos études, de lever des plans, de dessiner 
des cartes, de jouer de la harpe, du luth et du vio- 
lon, tandis que nos camarades perdaient leur temps 
au jeu et avec des filles. Je ne les condamne 
pas : qui est-ce qui peut ne rien faire et n'être 
avec personne ? 

Au commencement de la seconde campagne... 
Mais à quoi bon vous détailler ce qui amena pour 
moi le plus affreux des malheurs ? Il fut blessé 
à mes côtés : Pauvre William, dit-il, pendant que 
nous l'emportions, que deviendrez-vous ? Trois jours 
je vécus entre la crainte et l'espérance ; trois jours 
je fus témoin des douleurs les plus vives et les plus 
patiemment souffertes. Enfin, le soir du troisième 



128 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

jour, voyant son état empirer de moment en mo- 
ment : Fais un miracle, ô Dieu, rends-le moi ! 
m'écriai-je. — Daigne toi-même le consoler, dit mon 
frère d'une voix presqu'éteinte. Il me serre faible- 
ment la main et expire. 

Je ne me souviens pas distinctement de ce qui se 
passa dans le temps qui suivit sa mort. Je me retrou- 
vai en Angleterre ; on me mena à Bristol et à Bath. 
J'étais une ombre errante, et j'attirais des regards 
de surprise et de compassion sur cette pauvre, 
inutile moitié d'existence qui me restait. Un jour, 
j'étais assis sur l'un des bancs de la promenade, 
tantôt ouvrant un livre que j'avais apporté, tantôt 
le reposant à côté de moi. Une femme, que je me 
souvins d'avoir déjà vue, vint s'asseoir à l'autre 
extrémité du même banc ; nous restâmes long- 
temps sans rien dire, je la remarquais à peine ; 
je tournai enfin les yeux de son côté, et je répondis 
à quelques questions qu'elle m'adressa d'une voix 
douce et discrète. Je crus ne la ramener chez elle, 
quelques moments après, que par reconnaissan- 
ce et politesse ; mais le lendemain et les jours sui- 
vants je cherchai à la revoir, et sa douce conver- 
sation, ses attentions caressantes me la firent 
bientôt préférer à mes tristes rêveries, qui étaient 
pourtant mon seul plaisir. Caliste (c'est le nom 
qui lui était resté du rôle qu'elle avait joué avec le 



CALISTE I 29 

plus grand applaudissement la première et unique 
fois qu'elle avait paru sur le théâtre), Caliste était 
d'une extraction honnête, et tenait à des gens 
riches ; mais une mère dépravée et tombée dans la 
misère, voulant tirer parti de sa figure, de ses talents 
et du plus beau son de voix qui ait jamais frappé 
une oreille sensible, Tavait vouée de bonne heure 
au métier de comédienne, et on la fit débuter par 
le rôle de Caliste, dans The fair pénitent. Au sortir 
de la comédie, un homme considérable Talla 
demander à sa mère, Tacheta pour ainsi dire, et 
dès le lendemain partit avec elle pour le continent. 
Elle fut mise à Paris, malgré sa religion, dans une 
abbaye distinguée, sous le nom de Caliste, fille de 
condition, mais dont on cachait le nom de famille 
par des raisons importantes. 

Elle fut adorée des religieuses et de ses compa- 
gnes, et le ton qu'elle aurait pu contracter avec sa 
mère la décelait si peu, qu'on la crut fille du feu 
duc de Cumberland, et cousine par conséquent 
de notre roi; et, quand on lui en parlait, la rougeur 
que lui donnait le sentiment de son véritable état 
fortifiait le soupçon au lieu de le détruire. Elle fit 
bientôt tous les ouvrages de femme avec une adresse 
étonnante. Elle commença à dessiner et à peindre ; 
elle dansait déjà assez bien pour que sa mère eût 
pensé à en faire une danseuse ; elle se perfectionna 

9 



l30 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

dans cet art si séduisant ; elle prit aussi des leçons 
de chant et de clavecin. J'ai toujours trouvé qu'elle 
jouait et chantait comme on parle ou comme on 
devrait parler, et comme elle parlait elle-même : 
je veux dire qu'elle jouait et chantait, tantôt de 
génie, tantôt de souvenir, tout ce qu'on lui deman- 
dait, tout ce qu'on lui présentait, se laissant inter- 
rompre et recommençant mille fois, se livrant 
rarement à ses propres impressions, et prenant 
surtout plaisir à faire briller le talent des autres. 
Jamais il ne fut une plus aimable musicienne, 
jamais talent ne para tant la personne. Mais ce 
degré de perfection et de facilité, ce ne fut pas à 
Paris qu'elle l'acquit, ce fut en Italie, où son amant 
passa deux ans avec elle, uniquement occupé d'elle, 
de son instruction et de son plaisir. Après quatre 
ans de voyages, il la ramena en Angleterre, et 
demeurant avec elle, tantôt chez lui à la cam- 
pagne, tantôt à Londres chez le général D**, 
son oncle, il eut encore quatre ans de vie et de 
bonheur; mais le bonheur et l'amour ne fléchissent 
pas la mort : une inflammation de poitrine l'em- 
porta. — Je ne lui laisse rien, dit-il à son oncle un 
moment avant de mourir, parce que je n'ai plus 
rien ; mais vous vivez, vous êtes riche, et ce qu'elle 
tiendra de vous lui sera plus honorable que ce qu'elle 
tiendrait de moi ; à cet égard je ne regrette rien, 
et je meurs tranquille. 




CALISTE I 3 I 

L'oncle, au bout de quelques mois, lui donna, 
avec une rente de quatre cents pièces, cette maison 
à Bath, où je la voyais. Il y venait passer quelques 
semaines toutes les années, et, quand il avait la 
goutte, il la faisait venir chez lui. Elle vous ressem- 
ble. Madame, ou elle vous ressemblait, je ne sais 
lequel des deux il faut dire. Dans ses pensées, dans 
ses jugements, dans ses manières, elle avait comme 
vous je ne sais quoi qui négligeait les petites con- 
sidérations pour aller droit aux grands intérêts, 
à ce qui caractérise les gens et les choses. Son âme 
et ses discours, son ton et sa pensée étaient toujours 
d'accord ; ce qui n'était qu'ingénieux ne l'intéressait 
point, la prudence seule ne la détermina jamais, 
et elle disait ne savoir pas bien ce que c'était que 
la raison; mais elle devenait ingénieuse pour obliger, 
prudente pour épargner du chagrin aux autres, et 
elle paraissait la raison même quand il fallait 
amortir des impressions fâcheuses et ramener le 
calme dans un cœur tourmenté ou dans un esprit 
qui s'égarait. Vous êtes souvent gaie et quelquefois 
impétueuse; elle n'était jamais ni l'un ni l'autre. 
Dépendante, quoique adorée, dédaignée par les uns 
tandis qu'elle était servie à genoux par d'autres, 
elle avait contracté je ne sais quelle réserve triste 
qui tenait tout ensemble de la hertc et de l'effroi ; 
et, si elle eût été moin i aimante, elle eût jni paraître 
sauvage et farouche. Un jour, la vovant s'éloi- 



l32 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

gner de gens qui T avaient abordée avec empres- 
sement, et la considéraient avec admiration, je lui 
en demandai la raison. — Rapprochons-nous d/eux, 
me dit-elle ; ils ont demandé qui je suis, vous verrez 
de quel air ils me regarderont ! Nous fîmes l'essai : 
elle n'avait deviné que trop juste, une larme ac- 
compagna le sourire et le regard par lequel elle 
mêle fit remarquer. — Que vous importe ? lui dis- je. 

— Un jour peut-être cela m'importera, me dit-elle 
en rougissant. Je ne l'entendis que longtemps 
après. Je me souviens qu'une autre fois, invitée 
chez une femme chez qui je devais aller, elle refusa. 

— Mais pourquoi ? lui dis- je. Cette femme, et tous 
ceux que vous verrez chez elle, ont de l'esprit et 
vous admirent. — Ah ! dit-elle, ce ne sont pas les 
dédains marqués que je crains le plus, j'ai trop 
dans mon cœur et dans ceux qui me dédaignent 
de quoi me mettre à leur niveau ; c'est la complai- 
sance, le soin de ne pas parler d'une comédienne, 
d'une fille entretenue, de Milord, de son oncle. 
Quand je vois la bonté et le mérite souffrir pour 
moi, et obligés de se contraindre ou de s'étourdir, 
je souffre moi-même. Du vivant de Milord, la recon- 
naissance me rendait plus sociable; je tâchais de 
gagner les cœurs pour qu'on n'afiîigeât pas le sien. 
Si ses domestiques ne m'eussent pas respectée, 
si ses parents ou ses amis m'avaient repoussée, 



CALISTE l33 

OU que je les eusse fuis, il se serait brouillé avec tout 
le monde. Les gens qui venaient chez lui s'étaient 
si bien accoutumés à moi, que souvent, sans y penser, 
ils disaient devant moi les choses les plus offen- 
santes. Mille fois j'ai fait signe à Milord en souriant 
de les laisser dire ; tantôt j'étais bien aise qu'on 
oubliât ce que j'étais, tantôt flattée qu'on me 
regardât comme une exception parmi celles de 
ma sorte, et en effet ce qu'on disait de leur effron- 
terie, de leur manège, de leur avidité, ne me regar- 
dait assurément pas. — Pourquoi ne vous a-t-il pas 
épousée ? lui demandai-je. — Il ne m'en a parlé 
qu'une seule fois, me répondit-elle ; alors il me dit : Le 
mariage entre nous ne serait qu'une vaine céré- 
monie qui n'ajouterait rien à mon respect pour vous, 
ni à l'inviolable attachement que je vous ai voué; 
cependant, si j'avais un trône à vous donner ou 
seulement une fortune passable, je n'hésiterais pas; 
mais je suis presque ruiné, vous êtes beaucoup plus 
jeune que moi; que servirait devons laisser une veuve 
titrée sans bien ? Ou je connais mal le public, ou 
celle qui n'a rien gagné à être ma compagne que le 
plaisir de rendre l'homme qui l'adorait le plus heu- 
reux des mortels, en sera plus respectée que celle 
à qui on laisserait un nom et un titre \ 

^ Il connaissait mal le public et raisonnait mal. 



l34 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

Vous êtes étonnée peut-être, Madame, de l'exac- 
titude de ma mémoire, ou peut-être me soupçon- 
nerez-vous de suppléer et d'embellir. Ah ! quand 
j'aurai achevé de vous faire connaître celle de qui 
je rapporte les paroles, vous ne le croirez pas, et 
vous ne serez pas surprise non plus que je me sou- 
vienne si bien des premières conversations que 
nous avons eues ensemble. Depuis quelque temps 
surtout elles me reviennent avec un détail éton- 
nant ; je vois l'endroit où elle parlait, et je crois 
l'entendre encore. Je reviens, pour vous la peindre 
mieux, aux comparaisons que je n'ai cessé de faire 
depuis le premier moment où j'ai eu le bonheur de 
vous voir. Plus silencieuse que vous avec les indiffé- 
rents, aussi aimante que vous, et n'ayant pas une 
Cécile, elle était plus caressante, plus attentive, 
plus insinuante encore avec les gens qu'elle aimait ; 
son esprit n'était pas aussi hardi que le vôtre, 
mais il était plus adroit ; son expression était moins 
vive, mais plus douce. Dans un pays où les arts 
tiennent lieu d'une nature pittoresque, qui frappe 
les sens et parle au cœur, elle avait la même sensi- 
bilité pour les uns que vous pour l'autre. Votre 
maison est simple et noble, on est chez une femme 
de condition peu riche ; la sienne était ornée avec 
goût et avec économie ; elle épargnait tout ce qu'elle 
pouvait de son revenu pour de pauvres filles qu'elle 



CALISTE l35 

faisait élever; mais elle travaillait comme les fées, 
et chaque jour ses amis trouvaient chez elle quelque 
chose de nouveau à admirer, ou dont on jouissait. 
Tantôt c'était un meuble commode qu'elle avait 
fait elle-même ; tantôt un vase dont elle avait 
donné le dessin, et qui faisait la fortune de Touvrier. 
Elle copiait des portraits pour ses amis, pour elle- 
même des tableaux des meilleurs maîtres. Quel 
talent, quel moyen de plaire cette aimable fille 
n'avait-elle pas ! 

Soigné, amusé par elle, ma santé revint ; la 
vie ne me parut plus un fardeau si pesant, si insi- 
pide à porter ; je pleurai enfin mon frère, je pus 
enfin parler de lui ; j'en parlais sans cesse. Je pleu- 
rais et je la faisais pleurer. — Je vois, dit-elle un jour, 
pourquoi vous êtes tendre, doux, et pourtant un 
homme. La plupart des hommes qui n'ont eu que 
des camarades ordinaires et de leur sexe, ont peu 
de délicatesse et d'aménité, et ceux qui ont beau- 
coup vécu avec des femmes, plus aimables d'abord 
que les autres, mais moins adroits, moins hardis 
aux exercices des hommes, deviennent sédentaires, 
et avec le temps pusillanimes, exigeants, égoïstes 
et vaporeux comme nous. Vos courses, vos jeux, 
vos exercices avec votre frère vous ont rendu robuste 
et adroit, et avec lui votre cœur naturellement 
sensible est devenu délicat et tendre. Qu'il était 



l36 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

heureux, s'écria-t-elle un jour que, le cœur plein 
de mon frère, j'en avais longtemps parlé; heureuse 
la femme qui remplacera ce frère chéri ! — Et qui 
m'aimerait comme il m'aimait ? lui dis-je. — Ce n'est 
pas cela qu'il serait difficile de trouver, me répon- 
dit-elle en rougissant. Vous n'aimerez pas une 
femme autant que vous l'aimiez; mais si vous aviez 
seulement cette tendresse que vous pouvez encore 
avoir, si on se croyait ce que vous aimez le mieux 
à présent que vous n'avez plus votre frère... Je la 
regarde, des larmes coulaient de ses yeux. Je me 
mets à ses pieds, je baise ses mains. — N'aviez-vous 
point vu, dit-elle, que je vous aimais ? — Non, lui 
dis-je, et vous êtes la première femme qui me fasse 
entendre ces mots si doux. — Je me suis dédomma- 
gée, dit-elle en m'obligeant à m'asseoir, d'une longue 
contrainte et du chagrin de n'être pas devinée ; 
je vous ai aimé dès le premier moment que je vous 
ai vu; avant vous, j'avais connu la reconnaissance 
et non point l'amour; je le connais à présent qu'il 
est trop tard. Quelle situation que la mienne ! 
moins je mérite d'être respectée, plus j'ai besoin 
de l'être. Je verrais une insulte dans ce qui aurait 
été des marques d'amour ; au moindre oubli de 
la plus sévère décence, effrayée, humiUée, je me 
rappellerais avec horreur ce que j'ai été, ce qui me 
rend indigne de vous à mes yeux et sans doute 



CALISTE iSy 

aux vôtres, ce que je ne veux, ce que je ne dois 
jamais redevenir. Ah ! je n'ai connu le prix d'une 
vie et d'une réputation sans tache que depuis que 
je vous connais. Combien de fois j'ai pleuré en 
voyant une fille, la fille la plus pauvre, mais chaste, 
ou seulement encore innocente ! A sa place, je me 
serais allée donner à vous, je vous aurais consacré 
ma vie, je vous aurais servi à tel titre, à telle con- 
dition que vous auriez voulu ; je n'aurais été connue 
que de vous, vous auriez pu vous marier, 'aurais 
servi votre femme et vos enfants, et je me serais 
enorgueillie d'être si complètement votre esclave, 
de tout faire et de tout souffrir pour vous. Mais moi, 
que puis- je faire ? que puis- je offrir ? Connue et avilie, 
je ne puis devenir ni votre égale, ni votre servante. 
Vous voyez que j'ai pensé à tout ; depuis si long- 
temps je ne pense qu'à vous aimer, au malheur 
et au plaisir de vous aimer. Mille fois j'ai voulu 
me soustraire à tous les maux que je prévois ; mais 
qui peut échapper à sa destinée ? Du moins, en 
vous disant combien je vous aime, me suis-je 
donné un moment de bonheur. — Ne prévoyons 
point de maux, lui dis- je, pour moi je ne prévois 
rien ; je vous vois, vous m'aimez. Le présent est 
trop délicieux pour que je puisse me tourmenter 
de l'avenir. Et, en lui parlant, je la serrais dans mes 
bras. Elle s'en arracha. — Je ne parlerai donc plus 



l38 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

de Tavenir, dit-elle : je ne saurais me résoudre à 
tourmenter ce que j'aime. Allez à présent, laissez- 
moi reprendre mes esprits ; et vous, réfléchissez à 
vous et à moi ; peut-être serez-vous plus sage que 
moi, et ne voudrez pas vous engager dans une 
liaison qui promet si peu de bonheur. Croire que vous 
pourrez toujours me quitter et ne pas être mal- 
heureux, ce serait vous tromper vous-même ; 
mais aujourd hui vous pouvez me quitter sans 
être cruel. Je ne m'en consolerai point, mais vous 
n'aurez aucun reproche à vous faire. Votre santé 
est rétablie, vous pouvez quitter cet endroit. 
Si vous revenez demain, ce sera me dire que vous 
avez accepté mon cœur, et vous ne pourrez plus, 
sans éprouver des remords, me rendre tout -à- fait 
malheureuse. Pensez-y, dit-elle en me serrant la 
main, encore une fois vous pouvez partir, votre 
santé est rétablie. — Oui, dis-je, mais c'est à vous 
que je la dois. Et je m'en allai. 

Je ne délibérai, ni ne balançai, ni ne combattis, 
et cependant, comme si quelque chose m'avait 
retenu, je ne sortis de chez moi que fort tard le 
lendemain. Le soir fort tard je me retrouvai à la 
porte de Caliste, sans que je puisse dire que j'eusse 
pris le parti d'y retourner. Ciel ! quelle joie je vis 
briller dans ses yeux ! — Vous revenez, vous revenez ! 
s'écria-t-elle. — Qui pourrait, lui dis-je, se dérober 



CALISTE iBg 

à tant de félicité ! Après une longue nuit, T aurore 
du bonheur se remontre à peine; pourrais-je m'y 
dérober et me replonger dans cette nuit lugubre ! 
Elle me regardait, et assise vis-à-vis de moi, levant 
les yeux au ciel, joignant les mains, pleurant et 
souriant à la fois avec une expression céleste, elle 
répétait : Il est revenu ! Ah ! il est revenu î la fin, 
dit-elle, ne sera pas heureuse. Je n'ose au moins 
Tespérer, mais elle est éloignée peut-être. Peut- 
être mourrai-je avant de devenir misérable. Ne 
me promettez rien, mais recevez le serment que 
je fais de vous aimer toujours. Je suis sûre de vous 
aimer toujours ; quand même^vous ne m'aimeriez 
plus, je ne cesserais pas de vous aimer. Que le 
moment où vous aurez à vous plaindre de mon 
cœur soit le dernier de ma vie ! Venez avec moi, 
venez vous asseoir sur ce même banc où je vous 
parlai pour la première fois. Vingt fois déjà je 
m'étais approchée de vous ; je n'avais osé vous 
parler. Ce jour-là je fus plus hardie. Béni soit ce 
jour ! bénie soit ma hardiesse ! béni soit le banc et 
l'endroit où il fut posé ! J'y planterai un rosier, du 
chèvre-feuille et du jasmin. En effet, elle les y 
planta. Ils croissent, ils prospèrent, c'est tout ce 
qui reste d'heureux de cette liaison si douce. 

Que ne puis-je. Madame, v^ous peindre toute sa 
douceur, et le charme inexprimable de cette aima- 



140 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

ble fille ! Que ne puis-je vous peindre avec quelle 
tendresse, quelle délicatesse, quelle adresse elle 
opposa si longtemps Famour à Tamour ; maîtri- 
sant les sens par le cœur, mettant des plaisirs plus 
doux à la place de plaisirs plus vifs, me faisant 
oublier sa personne à force de me faire admirer 
ses grâces, son esprit et ses talents ! Quelquefois 
je me plaignais de sa retenue, que j'appelais dureté 
et indifférence : alors elle me disait que mon père 
me permettrait peut-être de Fépouser ; et quand 
je voulais partir pour demander le consentement 
de mon père : Tant que vous ne F avez pas demandé, 
disait-elle, nous avons le plaisir de croire qu'on 
vous Faccorderait. Bercé par Famour et Fespérance, 
je vivais aussi heureux qu'on peut Fêtre hors du 
calme, et quand tout notre cœur est rempli d'une 
passion qu'on avait longtemps regardée comme 
indigne d'occuper le cœur d'un homme. — O mon 
frère ! mon frère ! que diriez- vous ? m'écriais- je 
quelquefois ; mais je ne vous ai plus, et qui était 
plus digne qu'elle de vous remplacer ? 

Mes jours ne s'écoulaient pourtant pas dans une 
oisiveté entière. Le régiment où je servais ayant 
été enveloppé dans la disgrâce de Saratoga, il eût 
fallu, si on eût voulu me renvoyer en Amérique, 
me faire entrer dans un autre corps ; mais mon père, 
d'autant plus désolé d'y avoir perdu un fils qu'il 
n'approuvait pas cette guerre, jura que l'autre 



CALISTE 141 

n'y retournerait jamais, et, profitant de cette cir- 
constance de la capitulation de Saratoga, il pré- 
tendit que, ma mauvaise santé seule m' ayant séparé 
de mon régiment, je devais être regardé comme 
appartenant encore à une armée qui ne pouvait 
plus servir contre les Américains ; de sorte qu'ayant 
en quelque façon quitté le service, quoique je n'eusse 
pas encore quitté l'uniforme ni rendu mon brevet, 
je me préparais à la carrière du parlement et des 
emplois, et, pour y jouer un rôle honorable, je 
résolus, en même temps que j'étudierais les lois 
et l'histoire de mon pays, d'apprendre à me bien 
exprimer dans ma langue. Je définissais l'éloquence 
le pouvoir d'entraîner quand on ne peut pas con- 
vaincre, et ce pouvoir me paraissait nécessaire 
avec tant de gens, et dans tant d'occasions, que 
je crus ne pouvoir pas me donner trop de peine 
pour l'acquérir. A l'exemple du fameux lord Cha- 
tham, je me mis à traduire Cicéron et surtout 
Démosthène, brûlant ma traduction et la recom- 
mençant mille fois. Caliste m'aidait à trouver les 
mots et les tournures, quoiqu'elle n'entendît 
ni le grec ni le latin ; mais, après lui avoir traduit 
littéralement mon auteur, je lui voyais saisir sa 
pensée souvent beaucoup mieux que moi, et quand 
je traduisais Pascal ou Bossuet, elle m'était encore 
d'un plus grand secours. 

De peur de négliger les occupations que je 



142 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

m'étais prescrites, nous avions réglé l'emploi de 
ma journée, et quand, m'oubliant auprès d'elle, 
j'en avais passé une dont je ne devais pas être 
content, elle me faisait payer une amende au profit 
de ses pauvres protégées. J'étais matineux : deux 
heures de ma matinée étaient consacrées à me 
promener avec Caliste. Heures trop courtes, pro- 
menades délicieuses où tout s'embellissait et s'ani- 
mait pour deux cœurs à l'unisson, pour deux cœurs 
à la fois tranquilles et charmés; car la nature est 
un tiers que des amants peuvent aimer, et qui 
partage leur admiration sans les refroidir l'un 
pour l'autre! Le reste de mon temps jusqu'au 
dîner était employé à l'étude. Je dînais chez moi, 
mais j'allais prendre le café chez elle. Je la trouvais 
habillée ; je lui montrais ce que j'avais fait, et 
quand j'en étais un peu content, après l'avoir 
corrigé avec elle, je le copiais sous sa dictée. Ensuite, 
je lui lisais les nouveautés qui avaient quelque 
réputation, ou, quand rien de nouveau n'excitait 
notre curiosité, je lui lisais Rousseau, Voltaire, 
Fénelon, Buffon, tout ce que votre langue a de 
meilleur et de plus agréable. J'allais ensuite à la 
salle publique, de peur, disait-elle, qu'on ne crût 
que, pour me garder mieux, elle ne m'eût enterré. 
Après y avoir passé une heure ou deux, il m'était 
permis de revenir et de ne la plus quitter. Alors, 



CALISTE 143 

selon la saison, nous nous promenions ou nous 
causions, et nous faisions nonchalamment de la 
musique jusqu'au souper, excepté deux jours dans 
la semaine, où nous avions un véritable concert. 
J'y ai entendu .es plus habiles musiciens anglais 
et étrangers déployer tout leur art et se livrer à 
tout leur génie. L'attention et la sensibilité de 
Caliste excitaient leur émulation plus que l'or 
des grands. Elle n'y invitait jamais personne, mais 
quelquefois des hommes de nos premières familles 
obtenaient la permission d'y venir. Une fois, des 
femmes firent demander la même permission ; elle 
les refusa. Une autre fois, de jeunes gens, entendant 
de la musique, s'avisèrent d'entrer. Caliste leur 
dit qu'ils s'étaient mépris sans doute, qu'ils pou- 
vaient rester, pourvu qu'ils observassent le plus 
grand silence, mais qu'elle les priait de ne pas reve- 
nir sans l'en avoir prévenue. Vous voyez, Madame, 
qu'elle savait se faire respecter, et son amant même 
n'était que le plus soumis comme le plus enchanté 
de ses admirateurs. O femmes ! femmes ! que vous 
êtes malheureuses, quand celui que vous aimez se 
fait de votre amour un droit de vous tyranniser, 
quand, au lieu de vous placer assez haut pour s'ho- 
norer de votre préférence, il met son honneur à 
se faire craindre et à vous voir ramper à ses pieds ! 
Après le concert, nous donnions un souper à nos 



144 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

musiciens et à nos amateurs. Il m'était permis de 
faire les frais de ces soupers, et c'était la seule per- 
mission de ce genre que j'eusse. Jamais il n'y en 
eut de plus gais. Anglais, Allemands, Italiens, tous 
nos virtuoses y mêlaient bizarrement leur langage, 
leurs prétentions, leurs préjugés, leurs habitudes, 
leurs saillies. Avec une autre que Caliste, ces soupers 
eussent été froids, ou auraient dégénéré en orgies ; 
avec elle, ils étaient décents, gais, charmants. 

Caliste, ayant trouvé que l'heure qui suivait le 
souper était, quand nous étions seuls, la plus diffi- 
cile à passer, à moins que le clair de lune ne nous 
invitât à nous promener, ou quelque livre bien 
piquant à en achever la lecture, imagina de faire 
venir dans ce> occasions-là un petit violoncelle, 
ivrogne, crasseux, mais très habile. Un signe imper- 
ceptible fait à son laquais évoquait ce petit gnome. 
Au moment où je le voyais sortir comme de dessous 
terre, je commençais par le maudire et je faisais 
mine de m'en aller; mais un regard ou un sourire 
m'arrêtait, et souvent le chapeau sur la tête, et 
appuyé contre la porte, je restais immobile à écou- 
ter les choses charmantes que produisaient la voix 
et le clavecin de Caliste avec l'instrument de mon 
mauvais génie. D'autres fois je prenais en grondant 
ma harpe ou mon violon, et je jouais jusqu'à ce que 
Caliste nous renvoyât l'un et l'autre. Ainsi se pas- 



CALISTE 145 

sèrent des semaines, des mois, plus d'une année ; 
et vous voyez que le seul souvenir de ce temps déli- 
cieux a fait briller encore une étincelle de gaieté 
dans un cœur navré de tristesse. 

A la fin, je reçus une lettre de mon père : on lui 
avait dit que ma santé, parfaitement remise, ne 
demandait plus le séjour de Bath ; il me parlait 
de revenir chez lui et d'épouser une jeune personne, 
dont la fortune, la naissance et l'éducation étaient 
telles qu'on ne pouvait rien demander de mieux. 
Je répondis qu'effectivement ma santé était remise, 
et après avoir parlé de celle à qui j'en avais l'obli- 
gation, et que j'appelai sans détour la maîtresse de 
feu Lord L**, je lui dis que je ne me marierais 
point à moins qu'il ne me permît de l'épouser ; 
et le suppliant de n'écouter pas un préjugé confus 
qui pourrait faire rejeter ma demande, je le conju- 
rai aussi de s'informer à Londres, à Bath, partout, 
du caractère et des mœurs de celle que je voulais 
lui donner pour fille. Oui, de ses mœurs, répétais-je, 
et si vous apprenez qu'avant la mort de son amant 
elle ait jamais manqué à la décence, ou qu'après 
sa mort elle ait jamais donné lieu à la moindre 
témérité, si vous entendez sortir d'aucune bouche 
autre chose qu'un éloge ou une bénédiction, je 
renonce à mon espérance la plus chère, au seul 
bien qui me fasse regarder comme un bonheur de 



10 



146 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

vivre, et d'avoir conservé ou recouvré la raison. 
Voici la réponse que je reçus de mon père. 

« Vous êtes majeur, mon fils, et vous pouvez 
vous marier sans mon consentement : quant à 
mon approbation, vous ne T aurez jamais pour le 
mariage dont vous me parlez, et, si vous le contrac- 
tez, je ne vous reverrai jamais. Je n'ai point désiré 
d'illustration, et vous savez que j'ai laissé la bran- 
che cadette de notre famille solliciter et obtenir 
un titre, sans faire la moindre tentative pour en 
procurer un à la mienne ; mais l'honneur m'est 
plus cher qu'à personne, et jamais de mon consen- 
tement on ne portera atteinte à mon honneur ni à 
celui de ma famille. Je frémis à l'idée d'une belle- 
fille devant qui on n'oserait parler de chasteté, aux 
enfants de laquelle je ne pourrais recommander 
la chasteté sans faire rougir leur mère. Etnerougi- 
riez-vous pas aussi quand je les exhorterais à préfé- 
rer l'honneur à leurs passions, à ne pas se laisser 
vaincre et subjuguer par leurs passions ? Non, 
mon fils, je ne donnerai pas la place d'une fem_me 
que j'adorais à cette belle-fille. Vous pourrez lui 
donner son nom, et peut-être me ferez-vous mourir 
de chagrin en le lui donnant, car mon sang frémit à 
la seule idée ; mais, tant que je vivrai, elle ne s'asseye- 
ra pas à la place de votre mère. Vous savez que la 
naissance de mes enfants m'a coûté leur mère ; 



CALISTE 147 

VOUS savez que ramitié de mes fils l'un pour l'autre 
m'a coûté l'un des deux ; c'est à vous à voir si vous 
voulez que le seul qui me reste me soit ôté par une 
folle passion, car je n'aurai plus de fils, si ce fils 
peut se donner une pareille femme. » 

Caliste, me voyant revenir chez elle plus tard 
qu'à l'ordinaire, et avec un air triste et défait, 
devina tout de suite la lettre ; m'ayant forcé à la 
lui donner, elle la lut, et je vis chaque mot entrer 
dans son cœur comme un poignard. — Ne désespérons 
pas encore tout-à-fait, me dit-elle, permettez-moi 
de lui écrire demain ; à présent je ne pourrais. 
Et s'étant assise sur le canapé, à côté de moi, elle 
se pencha sur moi, et elle me caressait en pleurant 
avec un abandon qu'elle n'avait jamais eu. Elle 
savait bien que j'étais trop affligé pour en abuser. 
J'ai traduit de mon mieux la lettre de Caliste, et 
je vais la transcrire. 

« Souffrez, Monsieur, qu'une malheureuse femme 
en appelle de votre jugement à vous-même, et ose 
plaider sa cause devant vous. Je ne sens que trop 
la force de vos raisons ; mais daignez considérer, 
Monsieur, s'il n'y en a point aussi qui soient en ma 
faveur, et qu'on puisse opposer aux considérations 
qui me réprouvent. Voyez d'abord si le dévouement 
le plus entier, la tendresse la j^lus vive, la reconnais- 
sance la mieux sentie, ne pèsent rien dans la balance 



148 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

que je voudrais que vous daignassiez encore tenir 
et consulter dans cette occasion. Daignez vous 
demander si votre fils pourrait attendre d'aucune 
femme ces sentiments au degré où je les ai et les 
aurai toujours, et que votre imagination vous 
peigne, s'il se peut, tout ce qu'ils me feraient faire 
et supporter : considérez ensuite d'autres mariages, 
les mariages qui paraissaient les mieux assortis 
et les plus avantageux, et, supposé que vous voyiez 
dans presque tous des inconvénients et des chagrins 
encore plus grands et plus sensibles que ceux que 
vous redoutez dans celui que votre fils désire, 
n'en supporterez-vous pas avec plus d'indulgence 
la pensée de celui-ci, et n'en désirerez-vous pas 
moins vivement un autre ? Ah ! s'il ne fallait qu'une 
naissance honorable, une vie pure, une réputation 
intacte pour rendre votre fils heureux ; si avoir été 
sage était tout ; si l'aimer passionnément, unique- 
ment, n'était rien, croyez que je serais assez géné- 
reuse, ou plutôt que je l'aimerais assez pour faire 
taire à jamais le seul désir, la seule ambition de 
mon cœur. 

Vous me trouvez surtout indigne d'être la mère 
de vos petits-enfants. Je me soumets en gémissant 
à votre opinion, fondée sans doute sur celle du 
public. Si vous ne consultiez que votre propre 
jugement, si vous daigniez me voir, me connaître, 



CALISTE 149 

votre arrêt serait peut-être moins sévère ; vous 
verriez avec quelle docilité je serais capable de leur 
répéter vos leçons, des leçons que je n'ai pas sui- 
vies, mais qu'on ne m'avait pas données; et, sup- 
posé qu'en passant par ma bouche elles perdi^^sent 
de leur force, vous verriez du moins que ma conduite 
constante offrirait l'exemple de l'honnêteté. Tout 
avilie que je vous parais, croyez. Monsieur, qu'au- 
cune femme de quelque rang, de quelqu'état 
qu'elle puisse être, n'a été plus à l'abri que moi 
de rien voir ou entendre de licencieux. Ah ! Monsieur, 
vous serait-il difficile de vous former une idée un 
peu avantageuse de celle qui a su s'attacher à votre 
fils d'un amour si tendre ? Je finis en vous jurant 
de ne consentir jamais à rien que vous condamniez, 
quand même votre fils pourrait en avoir la pensée ; 
mais il ne peut l'avoir, il n'oubliera pas un instant 
le respect qu'il vous doit. Daignez permettre, 
Monsieur, que je partage au moins ce sentiment avec 
lui, et n'en rejetez pas de ma part l'humble et 
sincère assurance. » 

En attendant la réponse de mon père, toutes nos 
conversations roulèrent sur les parents de Caliste, 
son éducation, ses voyages, son histoire en un mot. 
Je lui fis des questions que je ne lui avais jamais 
faites. J'avais écarté des souvenirs qui pouvaient 
lui être fâcheux ; elle m'ôta mes craintes et mes 



l50 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

ménagements. Je voulus tout approfondir, et, comme 
si cela eût dû favoriser notre dessein, je me plaisais 
à voir combien elle gagnait à être plus parfaitement 
connue. Hélas ! ce n'était pas moi qu'il fallait per- 
suader. Elle me dit que, par un effet de l'extrême 
délicatesse de son amant, personne, ni homme ni 
femme, dans aucun pays, ne pouvait affirmer 
qu'elle eût été sa maîtresse. Elle me dit n'avoir 
pas essuyé de sa part un seul refus, un seul instant 
d'humeur ou de mécontentement, ou même de 
négligence. Quelle femme que celle qu'un homme, 
son amant, son bienfaiteur, son maître pour ainsi 
dire, peut traiter pendant huit ans comme une 
divinité ! Je lui demandai un jour si jamais elle 
n'avait eu la pensée de le quitter. — Oui, dit-elle, 
je l'ai eue une fois, mais je fus si frappée de l'ingra- 
titude d'un pareil dessein, que je ne voulus pas y 
voir de la sagesse : je me crus la dupe d'un fantôme 
qui s'appelait la vertu, et qui était le vice, et je le 
repoussai avec horreur. 

Pendant trois jours que tarda la lettre de mon 
père, j'eus la permission de laisser là mes livres 
et le public. Je venais chez elle dès le matin; le 
chagrin nous avait rendus plus familiers sans nous 
rendre moins sages. Le quatrième jour, Caliste 
reçut cette réponse. Au lieu de la transcrire ou de la 
traduire. Madame, je vous l'envoie, vous la tra- 



CALISTE l5l 

duirez, si vous voulez que votre parent la lise un 
jour : je n'aurais pas la force de la traduire. 



Madame, 

« Je suis fâché d être forcé de dire des choses 
désagréables à une personne de votre sexe, et 
j'ajouterai de votre mérite; car, sans prendre des 
informations sur votre compte, ce qui serait inutile, 
ne pouvant être déterminé par les choses que j'ap- 
prendrais, j'ai entendu dire beaucoup de bien 
de vous. Encore une fois, je suis fâché d'être 
obligé de vous dire des choses désagréables; mais 
laisser votre lettre sans réponse serait encore plus 
désobligeant que la réfuter. C'est donc ce dernier 
parti que je me vois forcé de prendre. D'abord, 
Madame, je pourrais vous dire que je n'ai d'autre 
preuve de votre attachement pour mon fils que ce 
que vous en dites vous-même, et une liaison qui 
ne prouve pas toujours un grand bien attachement; 
mais, en le supposant aussi grand que vous le dites, 
et j'avoue que je suis porté à vous en croire, 
pourquoi ne penserais- je pas qu'une autre femme 
pourrait aimer mon fils autant que vous l'aimez, 
et, supposé même qu'une autre femme qu'il épouse- 
rait ne r aimât pas avec la même tendresse ni avec 
un si grand dévouement, est-il bien sur que ce 



l52 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

degré d'attachement fût un grand bien pour lui, 
et trouvez- vous apparent qu'il ait jamais besoin 
de fort grands sacrifices de la part d'une femme ? 
Mais je suppose que se soit un grand bien : est-ce 
tout que cet attachement ? Vous me parlez des 
chagrins qu'on voit dans la plupart des ménages ; 
mais serait-ce une bien bonne manière de raison- 
ner que de se résoudre à souffrir des inconvénients 
certains, parce qu'ailleurs il y en a de vraisembla- 
bles ? de passer par-dessus des inconvénients qu'on 
voit distinctement, pour en éviter d'autres qu'on 
ne peut encore prévoir, et de prendre un parti 
décidément mauvais, parce qu'il y en aurait peut- 
être de pires ? Vous me demandez s'il me serait 
difficile de prendre bonne opinion de celle qui aime 
mon fils; vous pouviez ajouter : et qui en est aimée. 
Non, sans doute, et j'ai si bonne opinion de vous, 
que je crois qu'en effet vous donneriez un bon 
exemple à vos enfants, et que, loin de contredire 
les leçons qu'on pourrait leur donner, vous leur 
donneriez les mêmes leçons, et peut-être avec plus 
de zèle et de soins qu'une autre. Mais pensez-vous 
que dans mille occasions je ne croirais pas que vous 
souffrez de ce qu'on dirait ou ne dirait pas à vos 
enfants et touchant vos enfants, et sur mille autres 
sujets ? Et ne pensez- vous pas aussi que plus vous 
m'intéresseriez par votre bonté, votre honnêteté et 



CALISTE l53 

VOS qualités aimables, plus je souffrirais de voir, 
d'imaginer que vous souffrez, et que vous n'êtes 
pas aussi heureuse, aussi considérée que vous 
mériteriez à beaucoup d'égards de l'être ? En 
vérité, Madame, je me saurais mauvais gré à moi- 
même de n'avoir pas pour vous toute la considé- 
ration et la tendresse imaginables, et pourtant 
il me serait impossible de les avoir, si ce n'est 
peut-être p(3ur quelques moments, quand je ne 
me souviendrais pas que cette femme belle, aimable 
et bonne est ma belle-fille; mais, aussitôt que je 
vous entendrais nommer comme j'entendais nom- 
mer ma femme et ma mère, pardonnez ma sincérité. 
Madame, mon cœur se tournerait contre vous, 
et je vous barrais peut-être d'avoir été si aimable 
que mon fils n'eût voulu aimer et épouser que vous ; 
et, si dans ce moment je croyais voir quelqu'un 
parler de mon fils ou de les enfants, je supposerais 
qu'on dit : C'est le mari d'une telle, se sont les en- 
fants d'une telle. En vérité. Madame, cela serait 
insupportable, car, à présent que cela n'a rien de 
réel, l'idée m'en est insupportable. Ne croyez 
pourtant pas que j'aie aucun mépris pour votre 
personne; il serait très injuste d'en avoir, et je suis 
disposé à un sentiment tout contraire. Je vous ai 
obligation, et c'est sans rougir de vous avoir obli- 
gation, de la promesse que vous me faites à la tin 



l54 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

de votre lettre. Sans bien savoir pourquoi, j'y ai 
une foi entière. Pour vous payer de votre honnêteté 
et du respect que vous avez pour le sentiment qui 
lie un fils à son père, je vous promets, ainsi qu'à 
mon fils, de ne rien tenter pour vous séparer, et 
de ne lui jamais reparler le premier d'aucun mariage, 
quand on me proposerait une princesse pour belle- 
fille, mais à condition qu'il ne me reparle jamais 
non plus que vous du mariage en question. Si je me 
laissais fléchir, je sens que j'en aurais le regret le 
plus amer, et si je résistais à de vives sollicitations, 
comme je ferais sûrement, outre le déplaisir d'aflli- 
ger un fils que j'aime tendrement et qui le mérite, 
je me préparerais peut-être des regrets pour l'ave- 
nir ; car un père tendre se reproche quelquefois 
contre toute raison de n'avoir pas cédé aux ins- 
tances les plus déraisonnables de son enfant. 
Croyez, Madame, que ce n'est déjà pas sans douleur 
que je vous afilige aui'ourd'hui l'un et l'autre. » 
Je trouvai Caliste assise à terre, la tête appuyée 
contre le marbre de sa cheminée. — C'est la vingtième 
place que j'ai depuis une heure, me dit-elle; je 
m'en tiens à celle-ci parce que ma tête brûle. Elle 
me montra du doigt la lettre de mon père qui 
était ouverte sur le canapé. Je m'assis, et pendant 
que je lisais, s'étant un peu tournée, elle appuya sa 
tête contre mes genoux. Absorbé dans mes pensées, 



CALISTE l55 

regrettant le passé, déplorant l'avenir, et ne sachant 
comment disposer du présent, je ne la voyais et ne 
la sentais presque pas. A la fin je la soulevai et je 
la fis asseoir. Nos larmes se confondirent. — Soyons 
au moins l'un à l'autre autant que nous y pouvons 
être, lui dis-je fort bas, et comme si j'avais craint 
qu'elle ne m'entendît. Je pus douter qu'elle m'eût 
entendu ; je pus croire qu'elle consentait, elle ne 
me répondit point, et ses yeux étaient fermés. 
— Changeons, ma Caliste, lui dis-je, ce moment si 
triste en un moment de bonheur. — Ah ! dit-elle 
en rouvrant les yeux et jetant sur moi des regards 
de douleur et d'effroi, il faut donc redevenir ce que 
j'étais. — Non, lui dis-je après quelques moments 
de silence, il ne faut rien, j'avais cru que vous 
m'aimiez. — Et je ne vous aime donc pas, dit-elle 
en passant à son tour ses bras autour de moi, je 
ne vous aime donc pas ! Peignez-vous, s'il se peut, 
Madame, ce qui se passait dans mon cœur. A la 
fin je me mis à ses pieds, j'embrassai ses genoux ; 
je lui demandai pardon de mon impétuosité. — Je 
sais que vous m'aimez, lui dis-je, je vous respecte, 
je vous adore, vous ne serez pour moi que ce que vous 
voudrez. — Ah ! dit-elle, il faut, je le vois bien, 
redevenir ce qu'il me serait affreux d'être, ou vous 
perdre, ce qui serait mille fois plus affreux. — Non, 
dis-je, vous vous trompez, vous m'offensez : vous 



l56 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

ne me perdrez point, je vous aimerai toujours. 
— Vous m'aimerez peut-être, reprit-elle, mais je 
ne VOUS en perdrai pas moins. Et quel droit aurais- 
je de vous conserver ! Je vous perdrai, j'en suis 
sûre. Et ses larmes étaient prêtes à la suffoquer ; 
mais, de peur que je n'appelasse du secours, de 
peur de n^être plus seule avec moi, elle me promit 
de faire tous ses efforts pour se calmer, et à la fin 
elle réussit. Depuis ce moment, Caliste ne fut plus 
la même ; inquiète quand elle ne me voyait pas, 
frémissant quand je la quittais, comme si elle eût 
craint de ne me jamais revoir ; transportée de joie 
en me revoyant ; craignant toujours de me déplaire, 
et pleurant de plaisir quand quelque chose de sa part 
m'avait plu, elle fut quelquefois bien plus aimable, 
plus attendrissante, plus ravissante qu'elle n'avait 
encore été; mais elle perdit cette sérénité, cette 
égalité, cet à-propos dans toutes ses actions qui 
auparavant ne la quittait pas, et qui l'avait si fort 
distinguée. Elle cherchait bien à faire les mêmes 
choses, et c'était bien en effet les mêmes cho- 
ses qu'elle faisait ; mais, faites tantôt avec dis- 
traction, tantôt avec passion, tantôt avec ennui, 
toujours beaucoup mieux ou moins bien qu'aupa- 
ravant, elles ne produisaient plus le même effet sur 
elle ni sur les autres. Ah ciel ! combien je la voyais 
tourmentée et combattue ! Emue de mes moindres 



CALISTE l57 

caresses qu'elle cherchait plutôt qu'elle ne les 
évitait, et toujours en garde contre son émotion, 
m'attirant par une sorte de politique, et, de peur 
que je ne lui échappasse tout-à-fait, se reprochant 
de m'avoir attiré, et me repoussant doucement, 
fâchée le moment d'après de m'avoir repoussé ; 
l'effroi et la tendresse, la passion et la retenue 
se succédaient dans ses mouvements et dans ses 
regards avec tant de rapidité, qu'on croyait les 
y voir ensemble. Et moi, tour à tour embrasé et 
glacé, irrité, charmé, attendri, le dépit, l'admira- 
tion, la pitié m'émouvant tour à tour, me laissaient 
dans un trouble inconcevable. — Finissons, lui dis-je 
un jour, transporté à la fois d'amour et de colère, 
en fermant sa porte à la clef, et l'emportant de 
devant son clavecin. — Vous ne me ferez pas violence, 
me dit-elle doucement, car vous êtes le maître. 
Cette voix, ce discours m'ôtèrent tout mon em- 
portement, et je ne pus plus que l'asseoir douce- 
ment sur mes genoux, appuyer sa tête contre mon 
épaule, et mouiller de larmes ses belles mains en lui 
demandant mille fois pardon ; et elle me remercia 
autant de fois d'une manière qui me prouva com- 
bien elle avait réellement eu peur ; et pourtant 
elle m'aimait passionnément et souffrait autant 
que moi, et pourtant elle aurait voulu être ma maî- 
tresse. Un jour je lui dis : Vous ne pouvez vous résou- 



l58 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

dre à vous donner, et vous voudriez vous être donnée. 
— Cela est vrai, dit-elle. Et cet aveu ne me fit rien 
obtenir ni même rien entreprendre. Ne croyez 
pourtant pas. Madame, que tous nos moments 
fussent cruels, et que notre situation n'eût encore 
des charmes; elle en avait qu'elle tirait de sa bizar- 
rerie même et de nos privations. Les plus petites 
marques d'amour conservèrent leur prix. Jamais 
nous ne nous rendîmes qu'avec transport le plus 
léger service. En demander un était le moyen d'ex- 
pier une offense, de faire oublier une querelle ; 
nous y avions toujours recours, et ce ne fut jamais 
inutilement. Ses caresses, à la vérité, me faisaient 
plus de peur que de plaisir, mais la familiarité 
qu'il y avait entre nous était délicieuse pour l'un 
et pour l'autre. Traité quelquefois comme un frère, 
ou plutôt comme une sœur, cette faveur m'était 
précieuse et chère. 

Caliste devint sujette, et cela ne vous surprendra 
pas, à des insomnies cruelles. Je m'opposai à ce 
qu'elle prît des remèdes qui eussent pu déranger 
entièrement sa santé, et je voulus que tour à tour 
sa femme de chambre et moi nous lui procuras- 
sions le sommeil en lui faisant quelque lecture. 
Quand nous la voyions endormie, moi, tout aussi 
scrupuleusement que Fanny, je me retirais le 
plus doucement possible, et le lendemain, pour ré- 



CALISTE iSg 

compense, j'avais la permission de me coucher à 
ses pieds, ayant pour chevet ses genoux, et de m'y 
endormir quand je le pouvais. Une nuit je m'endor- 
mis en lisant à côté de son lit, et Fanny, apportant 
comme à l'ordinaire le déjeûner de sa maîtresse à la 
pointe du jour, — on abrégeait les nuits le plus qu'on 
le pouvait, — s'avança doucement et ne me réveilla 
pas tout de suite. Le jour devenu plus grand, 
j'ouvre enfin les yeux, et je les vois me sourire. 

— Vous voyez, dis- je à Fanny, tout est bien resté 
comme vous l'avez laissé, la table, la lampe, le 
livre tombé de ma main sur mes genoux. — Oui, 
c'est bien, me dit-elle, et, me voyant embarrassé 
de sortir de la maison : Allez seulement. Monsieur, 
e", quand même les voisins vous verraient, ne vous 
mettez pas en peine. Ils savent que madame est 
malade, nous leur avons tant dit que vous viviez 
comme frère et sœur, qu'à présent nous aurions 
beau leur dire le contraire, ils ne nous croiraient 
pas. — Et ne se moquent-ils pas de moi, lui dis-je ? 

— Oh! non, Monsieur, ils s'étonnent, et voilà tout. 
Vous êtes aimés et respectés i'un et l'autre. — Ils 
s'étoanent, Fanny, repris-je ; ils ont vraiment rai- 
son ! Et quand nous les étonnerions moins, cesse- 
raient-il pour cela de nous aimer? — Ah! Monsieur, 
cela deviendrait tout différent. — Je ne puis le croire, 
Fanny, lui dis-je, mais en tout cas, s'ils l'ignoraient... 



l60 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

— Ces choses-là, Monsieur, me dit-elle naïvement, 
pour être bien cachées.,, ne doivent pas être. Mais, 

— Il n'y a point de mais, Monsieur; vous ne pour- 
riez vous cacher si bien de James et de moi que 
nous ne vous devinassions. James ne dirait rien, 
mais il ne servirait plus madame comme il la sert, 
comme la première duchesse du royaume, ce qui 
prouve toujours qu'on respecte sa maîtresse, et 
moi, je ne dirais rien, mais je ne pourrais rester avec 
madame, car je penserais : si on le sait un jour, 
cela me sera reproché tout le reste d"^ ma vie ; alors 
les autres domestiques, qui m'ont toujours entendue 
louer madame, soupçonneraient quelque chose, 
et les voisins, qui savent combien madame est bonne 
et aimable, soupçonneraient aussi, et puis il vien- 
drait une autre femme de chambre qui n'aimerait 
pas madame autant que je l'aime, et bientôt on 
parlerait. Il y a tant de langues qui ne demandent 
qu'à parler ! Qu'elles louent ou blâment, c'est tout 
un, pourvu qu'elles parlent. Il me semble que je 
les entends. Votis voyez, diraient-ils. Et puis fiez- 
vous aux apparences. C'était une si belle réforme ! 
Elle donnait aux pauvres,elle allait à l'église. Ce qu'on 
admire à présent serait peut-être alors traité d'hy- 
pocrisie ; mais, Monsieur, on vous pardonnerait 
encore moins qu'à madame ; car, voyant combien 
elle vous aime, on trouve que vous devriez l'épou- 



CALISTE l6l 

ser, et Ton dirait toujours : Que ne Tépousait-il ! — 
Ah ! Fanny, Fanny, s'écria douloureusement Caliste, 
vous ne dites que trop bien. Qu'ai-je fait ? dit- 
elle en français. Pourquoi lui ai-je laissé vous prou- 
ver que je ne puis plus changer de conduite, quand 
même je le voudrais ! Je voulus répondre, mais 
elle me conjura de sortir. 

Un marchand du voisinage, plus matineux que 
les autres, ouvrait déjà sa boutique. Je passai 
devant lui tout exprès pour n'avoir pas l'air de 
me sauver. — Comment se porte Madame? me dit-il. 
— Elle ne dort toujours presque point, lui répondis- je. 
Nous lisons tous les soirs, Fanny et moi, pendant 
une heure ou deux avant de pouvoir l'endormir, 
et elle se réveille avec l'aurore. Cette nuit j'ai lu 
si longtemps que je me suis endormi moi-même. — 
Et avez- vous déjeûné, Monsieur ? me dit-il. — Non, 
Jui répondis-je. Je comptais me jeter sur mon lit 
pour essayer d'y dormir une heure ou deux. — 
Ce serait presque dommage, Monsieur, me dit-il. 
Il fait si beau temps, et vous n'avez point l'air 
fatigué ni assoupi. Venez plutôt déjeûner avec 
moi dans mon jardin. J'acceptai la proposition, 
me flattant que cet homme-là serait le dernier de 
tous les voisins à médire de Caliste, et il me parla 
d'elle, de tout le bien qu'elle faisait et qu'elle me 

laissait ignorer, avec tant de plaisir et d'admiration, 

1 1 



102 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

que je fus bien payé de ma complaisance. Ce jour- 
là même, Caliste reçut une lettre de Toncle de son 
amant, qui la priait de venir incessamment à 
Londres. Je résolus de passer chez mon père le 
temps de son absence, et nous partîmes en même 
temps. — Vous reverrai-je ? me dit-elle. Est-il sûr 
que je vous revoie? — Oui, lui dis-je,et tout aussitôt 
que vous le souhaiterez, à moins que je ne sois 
mort. Nous nous promîmes de nous écrire au moins 
deux fois par semaine, et jamais promesse ne fut 
mieux tenue. L'un ne pensant et ne voyant rien 
qu'il n'eût voulu le dire ou le montrer à l'autre, 
nous avions de la peine à ne pas nous écrire encore 
plus souvent. 

Mon père m'aurait peut-être mal reçu, s'il n'eût 
été très satisfait de la manière dont j'avais employé 
mon temps. Il en était instruit par d'autres que 
par moi, et heureusement il se trouva chez lui des 
gens capables, selon lui, de me juger, et dont je 
gagnai le suffrage. On trouva que j'avais acquis des 
connaissances et de la facilité à m'exprimer, et on 
me prédit des succès qui flattèrent d'avance ce 
père tendre et disposé pour moi à une partialité 
favorable. Je fis connaissance avec la maison pater- 
nelle, que je n'avais revue qu'un moment depuis 
mon départ pour l'Amérique, et dans un temps où 
je ne faisais attention à rien. Je fis connaissance 



CALISTE l63 

avec les amis et les voisins de mon père. Je chassai 
et je courus avec eux, et j'eus le bonheur de ne leur 
être pas désagréable. — Je vous ai vu à votre retour 
d'Amérique, me dit un des plus anciens amis de 
notre famille; si votre père doit à une femme le 
plaisir de vous revoir tel que vous êtes à présent, 
il devrait bien par reconnaissance vous la laisser 
épouser. Les femmes que j'eus occasion de voir 
me firent un accueil flatteur. Combien il était plus 
aisé de réussir auprès de quelques-unes de celles que 
mon père honorait le plus, qu'auprès de cette fille 
si dédaignée ! Je l'avouerai, mon âme avait un si 
grand besoin de repos que, dans certains moments, 
toute manière de m'en procurer m'eût paru bonne, 
et Caliste s'était montrée si peu disposée à la jalou- 
sie, que l'idée que je pourrais la chagriner ne me 
serait peut-être pas venue. Je ne sentais pas que 
toute distraction est une infidélité; et, ne voyant 
rien qui lui fût comparable, il ne me vint jamais 
dans l'esprit que je pusse lui devenir véritable- 
ment infidèle ; mais je dirai aussi que toutes les 
autres manières de me distraire me paraissaient 
préférables à celles que m'offraient les femmes. 
Il me tardait quelquefois de faire de mes facultés 
un plus noble et plus utile usage que je n'avais 
fait jusqu'alors. Je ne sentais pas encore que le 
projet du bien public n'est qu'une noble chimère ; 



164 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

que la fortune, les circonstances, des événements 
que personne ne prévoit et n'amène, changent les 
nations sans les améliorer ni les empirer, et que 
les intentions du citoyen le plus vertueux n'ont 
presque jamais influé sur le bien-être de sa patrie ; 
je ne voyais pas que l'esclave de l'ambition est 
encore plus puéril et plus malheureux que l'es- 
clave d'une femme. Mon père exigea que je me 
présentasse pour une place dans le parlement à la 
première élection, et, charmé de pouvoir une fois lui 
complaire, j'y consentis avec joie. Caliste m'écri- 
vait : 

« Si je suis pour quelque chose dans vos projets, 
«comme j'ose encore m'en flatter, vous n'en pou- 
« vez pas moins entrer dans un arrangement qui 
« vous obligerait à vivre à Londres. Un oncle de 
« mon père, qui a voulu me voir, vient de me dire 
« que je lui avais donné plus de plaisir en huit 
«jours que tous ses collatéraux et leurs enfants 
« en vingt ans, et qu'il me laisserait sa maison et 
« son bien ; que je saurais réparer et embellir l'une 
« et faire un bon usage de l'autre, au lieu que le 
« reste de sa parenté ne ferait que démolir et dissi- 
« per platement, ou épargner vilainement. Je 
« vous rapporte tout cela pour que vous ne me 
« blâmiez pas de ne m'être point opposée à sa bonne 
«volonté; j'ai d'ailleurs autant de droit que per- 



CALISTE l65 

« sonne à cet héritage, et ceux qu'il pourrait re- 
« garder ne sont pas dans le besoin. Mon parent 
« est riche et fort vieux ; sa maison est très bien 
«située près de Whitehall. Je vous avoue que 
« ridée de vous y recevoir ou de vous la prêter 
« m'a fait grand plaisir. S'il vous venait quelque 
« fantaisie dispendieuse, si vous aviez envie d'un 
« très beau cheval ou de quelque tableau, je vous 
« prie de la satisfaire, car le testament est fait, et 
« le testateur si opiniâtre qu'il n'en reviendra 
« sûrement pas : de sorte que je me compte pour 
« riche dès à présent, et je voudrais bien devenir 
« votre créancière. » 

Dans une autre lettre elle me disait : 
« Tandis que je m'ennuie loin de vous, que tout 
« ce que je fais me paraît inutile et insipide, à 
« moins que je ne puisse le rapporter à vous d'une 
« manière ou d'une autre, je vois que vous vous 
« reposez loin de moi. D'un côté, impatience et 
«ennui; de l'autre, satisfaction et repos, quelle 
« différence ! Je ne me plains pas, cependant. Si 
«je m'affligeais, je n'oserais le dire. Supposé que 
« je visse une femme entre vous et moi, je m'affli- 
« gérais bien plus, et cependant je ne devrais et 
« n'oserais jamais le dire. » 

Dans une autre lettre encore elle disait : 

« Je crois avoir vu votre père. Frappée de ses 



l66 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

« traits, qui me rappelaient les vôtres, je suis restée 
« immobile à le considérer. C'est sûrement lui, et 
« il m'a aussi regardée. » 

En effet, mon père, comme il me Va, dit depuis, 
l'avait vue par hasard dans une course qu'il avait 
faite à Londres. Je ne sais où il la rencontra, mais 
il demanda qui était cette belle femme. — Quoi ! lui 
dit quelqu'un, vous ne connaissez pas la Caliste de 
lord L. et de votre fils ! — Sans ce premier nom, 
me dit-il... et il s'arrêta. Malheureux, pourquoi le 
prononçâtes-vous ! 

Je commençais à être en peine de la manière 
dont je pourrais retourner à Bath. Ma santé n'était 
plus une raison ni un prétexte, et, quoique je n'eusse 
rien à faire ailleurs, il devenait bizarre d'y commen- 
cer un nouveau séjour. Caliste le sentit elle-même, 
et, dans la lettre par laquelle elle m'annonça son 
départ de Londres, elle me témoigna son inquiétude 
là-dessus. Dans cette même lettre, elle me parlait 
de quelques nouvelles connaissances qu'elle avait 
faites chez l'oncle de milord L. et qui toutes par- 
laient d'aller à Bath. — Il serait affreux, ajouta-t- 
elle, d'y voir tout le monde, excepté la seule per- 
sonne du monde que je souhaite de voir. Heureu- 
sement (alors du moins je croyais pouvoir dire que 
c'était heureusement), mon père, curieux peut-être 
dans le fond de l'âme de connaître celle qu'il 



CALISTE 167 

rejetait, d'entendre parler d'elle avec certitude et 
avec quelque détail, peut-être aussi pour continuer 
à vivre avec moi sans qu'il m'en coûtât aucun sacri- 
fice, peut-être aussi pour rendre mon séjour à 
Bath moins étrange, car tant de motifs peuvent 
se réunir dans une seule intention, mon père, dis-je, 
annonça qu'il passerait quelques mois à Bath. J'eus 
peine à lui cacher mon extrême joie. Ah ciel ! 
disais-je en moi-même, si je pouvais tout réunir, 
mon père, mes devoirs, Caliste, son bonheur et le 
mien ! Mais à peine le projet de mon père fut-il 
connu, qu'une femme, veuve depuis dix-huit 
mois d'un de nos parents, lui écrivit que, désirant 
d'aller à Bath avec son fils, enfant de neuf à dix 
ans, elle le priait de prendre une maison où ils 
pussent demeurer ensemble. Les idées de mon père 
me parurent dérangées par cette proposition, sans 
que je pusse démêler si elle lui était agréable ou 
désagréable. Quoiqu'il en soit, il ne pouvait que 
l'accepter, et je fus envoyé à Bath pour arranger 
un logement pour mon père, pour cette cousine 
que je ne connaissais pas, pour son fils et pour moi. 
Caliste y était déjà revenue. Charmée de faire 
quelque chose avec moi, elle dirigea et partagea 
mes soins avec un zèle digne d'un autre objet, et, 
quand mon père et lady Betty B. arrivèrent, ils 
admirèrent dans tout ce qu'ils voyaient autour 



l68 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

d'eux une élégance, un goût qu'ils n'avaient vu, 
disaient-ils, nulle part, et me témoignèrent une 
reconnaissance qui ne m'était pas due. Caliste, dans 
cette occasion, avait travaillé contre elle ; car 
certainement lady Betty, dès ce premier moment, 
me supposa des vues que sa fortune, sa figure 
et son âge auraient rendues fort naturelles. Elle 
s'était mariée très jeune, et n'avait pas dix-sept 
ans lors de la naissance de sir Harry B. son fils.. 
Je ne lui reproche donc point les idées qu'elle se 
forma, ni la conduite qui en fut la conséquence. 
Ce qui m'étonne, c'est l'impression que me fit sa 
bonne volonté. Je n'en fus pas bien flatté, mais j'en 
fus moins sensible à l'attachement de Caliste. 
Elle m'en devint moins précieuse. Je crus que toutes 
les femmes aimaient, et que le hasard, plus qu'au- 
cune autre chose, déterminait l'objet d'une passion 
à laquelle toutes étaient disposées d'avance. Caliste 
ne tarda pas à voir que j'étais changé... Changé ! 
non, je ne l'étais pas. Ce mot dit trop, et rien de 
ce que je viens d'exprimer n'était distinctement 
dans ma pensée ni dans mon cœur. Pourquoi, 
êtres mobiles et inconséquents que nous sommes, 
essayons-nous de rendre compte de nous-mêmes ? 
Je ne m'aperçus point alors que j'eusse changé, 
et aujourd'hui, pour expliquer mes distractions, 
ma sécurité, ma molle et faible conduite, j'assigne 



CALISTE 169 

une cause à un changement que je ne sentais pas. 

Le fils de lady Betty, ce petit garçon d'environ 
dix ans, était un enfant charmant, et il ressemblait 
à mon frère. Il me le rappelait si vivement quelque- 
fois, et les jeux de notre enfance, que mes yeux 
se remplissaient de larmes en le regardant. Il 
devint mon élève, mon camarade ; je ne me prome- 
nais plus sans lui, et je le menais presque tous les 
jours chez Caliste. 

Un jour que j'y étais allé seul, je trouvai chez 
elle un gentilhomme campagnard de très bonne 
mine qui la regardait dessiner. Je cachai ma surprise 
et mon déplaisir. Je voulus rester après lui, mais cela 
fut impossible : il lui demanda à souper. A onze 
heures, je prétendis que rien ne l'incommodait tant 
que de se coucher tard, et j'obligeai mon rival, oui, 
c'était mon rival, à se retirer aussi bien que moi. 
Pour la première fois les heures m'avaient paru 
bien longues chez Caliste. Le nom de cet homme 
ne m'était pas inconnu : c'était un nom que per- 
sonne de ceux qui l'avaient porté n'avait rendu 
brillant ; mais sa famille était ancienne et consi- 
dérée depuis longtemps dans une province du nord 
de l'Angleterre. Connaissant l'oncle de lord L**, 
et ayant vu Caliste avec lui à l'opéra, il avait 
souhaité de lui être présenté, et avait demandé la 
permission de lui rendre visite. Il fut chez elle deux 



lyO LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

OU trois fois, et crut voir en réalité les muses et les 
grâces qu'il n'avait vues que dans ses livres clas- 
siques. Après sa troisième visite, il vint demander 
au général des informations sur Caliste, sa fortune 
et sa famille. On lui répondit avec toute la vérité 
possible. — Vous êtes honnête homme, Monsieur, 
dit alors l'admirateur de Caliste : me conseillez- 
vous de l'épouser ? — Sans doute, lui fut-il répondu, 
si vous pouvez l'obtenir. Je donnerais le même 
conseil à mon fils, au fils de mon meilleur ami. 
Il y a un imbécile qui l'aime depuis longtemps, et 
qui n'ose l'épouser, parce que son père, qui n'ose 
la voir de peur de se laisser gagner, ne veut pas y 
consentir. Ils s'en repentiront toute leur vie; mais 
dépêchez-vous, car ils pourraient changer. 

Voilà l'homme que j'avais trouvé chez Caliste. 
Le lendemain je fus chez elle de très bonne heure; 
je lui exprimai mon déplaisir et mon impatience 
de la veille. — Quoi ! dit-elle, cela vous fait quelque 
peine? Autrefois je voyais bien que vous ne pouviez 
souffrir de trouver qui que ce soit avec moi, pas 
même un artisan ni une femme ; mais depuis quel- 
que temps vous ne cessez de mener avec vous le 
petit chevalier, j'ai cru que c'était exprès pour que 
nous ne fussions pas seuls ensemble. — Mais, dis- je, 
c'est un enfant. — Il voit et entend comme un autre, 
dit-elle. — Et si je ne l'amène plus, repris-je, cesserez- 



CALISTE I 7 I 

VOUS de recevoir l'homme qui m'importuna hier ? 
— Vous pouvez l'amener toujours, dit-elle, mais moi 
je ne puis renvoyer l'autre, tant que personne n'aura 
sur moi des droits plus grands que n'en a mon bien- 
faiteur, qui m'a fait faire connaissance avec lui, 
et m'a priée de le bien recevoir. — Il est amoureux 
de vous, lui dis- je après m'être promené quelque 
temps à grands pas dans la chambre, il n'a point 
de père, il pourra... Je ne pus achever. Caliste ne me 
répondit rien ; on annonça l'homme qui me tourmen- 
tait, et je sortis. Peu après je revins. Je résolus de 
m'accoutumer à lui plutôt que de me laisser bannir 
de chez moi, car c'était chez moi. J'y venais encore 
plus souvent qu'à l'ordinaire, et j'y restais moins 
longtemps. Quelquefois elle était seule, et c'était 
une bonne fortune dont tout mon être était réjoui. 
Je n'amenais plus le petit garçon, qui au bout de 
quelques jours s'en plaignit amèrement. Un jour, 
en présence de lady Betty, il adressa ses plaintes 
à mon père, et le supplia de le mener chez mistriss 
Calista, puisque je ne l'y menais plus. Ce nom, la 
manière de le dire, firent sourire mon père avec un 
mélange de bienveillance et d'embarras. — Je n'y 
vais pas moi-même, dit-il à sir Harry. — Est-ce que 
votre fils ne veut pas vous y mener? reprit l'en- 
fant. Ah ! si vous y aviez été quelquefois, vous y 
retourneriez tous les jours comme lui. Voyant mon 



172 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

père ému et attendri, je fus sur le point de me jeter 
à ses pieds ; mais la présence de lady Betty ou 
ma mauvaise étoile, ou plutôt ma maudite faiblesse, 
me retint. Oh ! Caliste, combien vous auriez été 
plus courageuse que moi ! Vous auriez profité de 
cette occasion précieuse ; vous auriez tenté et 
réussi, et nous aurions passé ensemble une vie que 
nous n'avons pu apprendre à passer Tun sans Tau- 
tre. Pendant qu'incertain, irrésolu, je laissais 
échapper ce moment unique, on vint de la part de 
Caliste, à qui j'avais dit les plaintes de sir Harry, 
demander à milady que son fils pût dîner chez elle. 
Le petit garçon n'attendit pas la réponse, il courut 
se jeter au cou de James et le pria de l'emmener. 
Le soir, le lendemain, les jours suivants, il parla 
tant de ma maîtresse, qu'il impatienta lady Betty 
et commença tout de bon à intéresser mon père. 
Qui sait ce que n'aurait pas pu produire cette 
espèce d'intercession ? Mais mon père fut obligé 
d'aller passer quelques jours chez lui pour des 
affaires pressantes, et ce mouvement de bonne 
volonté une fois interrompu ne put plus être 
redonné. 

Sir Harry s'établit si bien chez Caliste, que je 
ne la trouvais plus seule avec son nouvel amant. 
Il fut, je pense, aussi importuné de l'enfant que je 
pouvais l'être de lui. Caliste, dans cette occasion. 



CALISTE 173 

déploya un art et des ressources de génie, d'esprit 
et de bonté que j'étais bien éloigné de lui connaître. 
L'habitant de Norfolk, ne pouvant l'entretenir, 
voulait au moins qu'elle le charmât, comme à 
Londres, par sa voix et son clavecin, et demandait 
des ariettes françaises, itaHennes, des morceaux 
d'opéra ; mais Caliste, trouvant que tout cela serait 
vieux pour moi et ennuyeux pour le petit garçon, et 
que je me soucierais peu d'ailleurs d'aider à l'effet 
en l'accompagnant comme à mon ordinaire, se 
mit à imaginer des romances dont elle faisait la 
musique, dont elle m'aidait à faire les paroles, 
qu'elle faisait chanter par l'enfant et juger par 
mon rival. Elle chanta et joua et parodia la char- 
mante romance Hâve you seen my Hanna, de ma- 
nière à m'arracher vingt fois des larmes. Elle vou- 
lut aussi que nous apprissions à dessiner à sir 
Harry, et, pour pouvoir se refuser sans rudesse à 
cette musique perpétuelle, elle se procura quel- 
ques-uns de ces tableaux de Rubens et de Snyders, 
où des enfants se jouent avec des guirlandes de 
fleurs, et les copiant à l'aide d'un pauvre peintre 
fort habile que le hasard lui avait amené, et dont 
elle avait démêlé le talent, elle en entoura sa cham- 
bre, laissant entre eux de l'espace pour des conso- 
les, sur lesquelles devaient être placées des lampes 
d'une forme antique et des vases de porcelaine. Ce 



174 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

travail nous occupait tous, et, si l'enfant seul était 
content, tout le monde était amusé. Surpris moi- 
même de Teffet quand l'appartement fut arrangé, 
et trouvant qu'elle n'avait jamais eu autant d'acti- 
vité ni d'invention, j'eus la cruauté de lui demander 
si c'était pour rendre à M. M** sa maison plus 
agréable. — Ingrat ! dit-elle. — Oui, m'écriai-je, vous 
avez raison, je suis un ingrat; mais aussi qui pour- 
rait voir sans humeur des talents, dont on ne 
jouit plus seul, se déployer tous les jours d'une 
façon plus brillante ? — C'est bien, dit-elle, de leur 
part le chant du cygne. On entendit heurter à la 
porte. — Préparez-vous à voir, dit le petit Harry, 
comme s'il y avait entendu finesse, notre éternel 
monsieur de Norfolk. C'était lui en effet. 

Nous menâmes encore quelques jours la même vie, 
mais ce n'était pas l'intention de mon rival de 
partager toujours Caliste avec un enfant et moi. 
Il vint lui dire un matin que, d'après ce qu'il avait 
appris d'elle par le général D. et le public, mais 
surtout d'après ce qu'il en voyait lui-même, 
il était résolu à suivre le penchant de son cœur 
et à lui offrir sa main et sa fortune. — Je vais, dit-il, 
prendre une connaissance exacte de mes affaires, 
afin de pouvoir vous en rendre compte. Je veux 
que votre ami, votre protecteur, à qui je dois le 
bonheur de vous connaître, examine et juge avec 



CALISTE lyS 

VOUS si mes offres sont dignes d'être acceptées ; 
mais, quand vous aurez tout examiné, vous êtes 
trop généreuse pour me faire attendre une réponse 
décisive, et si je vous trouvais ensemble, il ne fau- 
drait que quelques moments pour décider de mon 
sort. — Je voudrais être moi-même plus digne de 
vos offres, lui dit Caliste, aussi troublée que si elle 
ne s'était pas attendue à sa déclaration ; allez, 
Monsieur, je sens tout l'honneur que vous me faites. 
J'examinerai avec moi-même si je dois l'accepter, 
et, après votre retour, je serai bientôt décidée. 
Sir Harry et moi la trouvâmes une heure après si 
pâle, si changée, qu'elle nous effraya. Est-il croya- 
ble que je ne me sois pas décidé alors? Je n'avais 
certainement qu'un mot à dire. Je passai trois 
jours presque du matin au soir chez Cahste à la 
regarder, à rêver, à hésiter, et je ne lui dis rien. 
La veille du jour où son amant devait revenir, 
j'allai chez elle l'après-dîner; je venais seul. Je 
savais que sa femme de chambre était allée chez 
des parents à quelques milles de Bath, et ne devait 
revenir que le lendemain matin. Caliste tenait une 
cassette remplie de petits bijoux, de pierres gra- 
vées, de miniatures qu'elle avait apportées d'Italie, 
ou que milord lui avait données. Elle me les fit 
regarder et observa lesquelles me plaisaient le plus. 
Elle me mit au doigt une bague que milord avait 



lyÔ LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

toujours portée, et me pria de la garder. Elle ne me 
disait presque rien. Elle m'étonna et me parut 
différente d'elle-même. Elle était caressante, et 
paraissait triste et résignée. — Vous n'avez rien pro- 
mis à cet homme? lui dis-je. — Rien, dit-elle et voilà 
les seuls mots que j'aie pu me rappeler d'une soirée 
que je me suis rappelée mille et mille fois. Mais je 
n'oublierai de ma vie la manière dont nous nous sépa- 
râmes. Je regardai ma montre. — Quoi! dis-je, il est 
déjà neuf heures ! et je voulus m'en aller. — Restez, 
me dit-elle. — Il ne m'est pas possible, lui dis-je ; 
mon père et lady Betty m'attendent. — Voussoupe- 
rez tant de fois encore avec eux! dit-elle. — Mais, 
dis-je, vous ne soupez plus ? — Je souperai. — 
On m'a promis des glaces. — Je vous en donnerai 
(il faisait excessivement chaud). Elle n'était pres- 
que pas habillée. Elle se mit devant la porte vers 
laquelle je m'avançais ; je l'embrassai en l'ôtant 
un peu de devant la porte. — Et vous ne laisserez 
donc pas de passer, dit-elle. — Vous êtes cruelle, 
lui dis-je, de m'émouvoir de la sorte ! — Moi, je 
suis cruelle ! J'ouvris la porte, je sortis, elle me 
regarda sortir, et je lui entendis dire en la refermant: 
Cest fait. Ces mots me poursuivirent. Après les 
avoir mille fois entendus, je revins au bout d'une 
demi-heure en demander l'explication. Je trouvai 
sa porte fermée à la clef. Elle me cria d'un cabinet. 



I 



CALISTE 177 

qui était par de-là sa chambre, qu'elle s'était mise 
dans le bain, et qu'elle ne pouvait m'ouvrir n'ayant 
personne avec elle. — Mais, dis- je, s'il vous arrivait 
quelque chose! — Il ne m'arrivera rien, me dit-elle. 
— Est-il bien sûr, lui dis-je, que vous n'ayez aucun 
dessein sinistre ? — Très sûr, me répondit-elle ; y 
a-t-il quelqu' autre monde où je vous retrouvasse? 
Mais je m'enroue, et je ne puis plus parler. Je m'en 
retournai chez moi un peu plus tranquille, mais 
c'est fait ne put me sortir de l'esprit et n'en sortira 
jamais, quoique j'aie revu Caliste. Le lendemain 
matin, je retournai chez elle. Fanny me dit qu'elle ne 
pouvait me voir ; et, me suivant dans la rue : Qu'est-il 
donc arrivé à ma maîtresse ? me dit-elle. Ouel cha- 
grin lui avez -vous fait? — Aucun, lui dis-je, qui me 
soit connu. — Je l'ai trouvée, reprit-elle, dans un état 
incroyable. Elle ne s'est pas couchée cette nuit... 
Mais je n'ose m'arrêter plus longtemps. Si c'est 
votre faute, nous n'aurez point de repos le reste 
de votre vie. Elle rentra, je me retirai très inquiet ; 
une heure après, je revins : Caliste était partie. On 
me donna la cassette de la veille et une lettre, que 
voici : 

«Quand j'ai voulu vous retenir hier, je n'ai pu 
« y réussir. Aujourd'hui je vous renvoie, et vous 
« obéissez au premier mot. Je pars pour vous 
« épargner des cruautés qui empoisonneraient le 

12 



lyS LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

« reste de votre vie si vous veniez un jour à les 
« sentir. Je m'épargne à moi le tourment de con- 
« templer en détail un malheur et des pertes d'au- 
« tant plus vivement senties, que je ne suis en droit 
« de les reprocher à personne. Gardez pour T amour 
« de moi ces bagatelles que vous admirâtes hier; 
« vous le pouvez avec d'autant moins de scrupule 
« que je suis résolue à me réserver la propriété la 
« plus entière de tout ce que je tiens de milord ou 
« de son oncle. » 

Comment vous rendre compte, Madame, du 
stupide abattement où je restai plongé, et de toutes 
les puériles, ridicules, mais peu distinctes considé- 
rations auxquelles se borna ma pensée, comme si 
je fusse devenu incapable d'aucune vue saine, 
d'aucun raisonnement ? Ma léthargie fut-elle un 
retour du dérangement qu'avait causé dans mon 
cerveau la mort de mon frère ? Je voudrais que 
vous le crussiez; autrement comment aurez-vous 
la patience de continuer cette lecture ? Je voudrais 
parvenir surtout à le croire moi-même, ou que le 
souvenir de cette journée pût s'anéantir. Il n'y 
avait pas une demi-heure qu'elle était partie; pour- 
quoi ne la pas suivre? qu'est-ce qui me retint ? 
S'il est des intelligences témoins de nos pensées, 
qu'elles me disent ce qui me retint ? Je m'assis 
à l'endroit où Caliste avait écrit, je pris sa plume. 



CALISTE 179 

je la baisai, je pleurai ; je crois que je voulais écrire ; 
mais, bientôt importuné du mouvement qu'on se 
donnait autour de moi pour mettre en ordre les 
meubles et les bardes de ma maîtresse, je sors de 
sa maison, je vais errer dans la campagne, je reviens 
ensuite me renfermer chez moi. A une heure après 
minuit, je me couche tout habillé; je m'endors; 
mon frère, Caliste, mille fantômes lugubres viennent 
m'assaillir ; je me réveille en sursaut tout couvert 
de sueur; un peu remis, je pense que j'irai dire à 
Caliste ce que j'ai souffert la veille, et la frayeur 
que m'ont causée mes rêves. A Caliste? Elle est partie ; 
c'est son départ qui me met dans cet état affreux : 
Caliste n'est plus à ma portée, elle n'est plus à moi, 
elle est à un autre. Non, elle n'est pas encore à un 
autre, et en même temips j'appelle, je cours, je 
demande des chevaux ; pendant qu'on les mettait 
à ma voiture j'allai éveiller ses gens et leur deman- 
der s'ils n'avaient rien appris de M. M**. Ils me 
dirent qu'il était arrivé à huit heures du soir, et 
qu'il avait pris à dix le chemin de Londres. A 
l'instant, ma tête s'embarrassa, je voulus m'ôter 
la vie, je méconnus les gens et les objets, je me 
persuadai que Caliste était morte ; une forte saignée 
suffiit à peine pour me faire revenir à moi, et je 
me retrouvai dans les bras de mon père, qui joignit 
aux plus tendres soins pour ma santé celui de ca- 



l80 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

cher le plus qu'il fut possible l'état où j'avais été. 
Funeste précaution ! Si on l'avait su, il aurait ef- 
frayé peut-être, et personne n'eût voulu s'associer 
à mon sort. 

Le lendemain on m'apporta une lettre. Mon père, 
qui ne me quittait pas, me pria de la lui laisser ou- 
vrir. — Que je voie une fois, me dit-il, quoiqu'il soit 
trop tard, ce qu'était cette femme. — Lisez, lui 
dis- je, vous ne verrez certainement rien qui ne lui 
fasse honneur. 

« Il est bien sûr à présent que vous ne m'avez 
« pas suivie. Il n'y a que trois heures que j'espérais 
« encore. Aprésent je me trouve heureuse de penser 
« qu'il n'est plus possible que vous arriviez, car il 
« ne pourrait en résulter que les choses les plus 
«funestes; mais je pourrais recevoir une lettre. 
« Il y a des instants où je m'en flatte encore. 
<< L'habitude était si grande, et il est pourtant 
« impossible que vous me haïssiez, ou que je sois 
« pour vous comme une autre. J'ai encore une heure 
« de liberté. Quoique tout soit prêt, je puis encore 
« me dédire ; mais si je n'apprends rien de vous, je 
« ne me dédirai pas. Vous ne vouliez plus de moi, 
« votre situation auprès de moi était trop uniforme ; 
« il y a longtemps que vous en êtes fatigué. J'ai 
« fait une dernière tentative. J'avais presque cru 
« que vous me retiendriez ou que vous me suivriez. 



CALISTE l8l 

«Je ne me ferai pas honneur des autres motifs 
« qui ont pu entrer dans ma résolution, il sont trop 
« confus. C'est pourtant mon intention de chercher 
« mon repos et le bonheur d' autrui dans mon nouvel 
« état, et de me conduire de façon que vous ne rou- 
« gissiez pas de moi. Adieu, l'heure s'écoule, et 
« dans un instant on viendra me dire qu'elle est 
« passée; adieu, vous pour qui je n'ai point de nom, 
« adieu pour la dernière fois. » La lettre était tachée 
de larmes, celles de mon père tombèrent sur les 
traces de celles de Caliste, les miennes... Je sais 
la lettre par cœur, mais je ne puis plus la lire. 
Deux jours après, lady Betty, tenant la gazette, 
lut à l'article des mariages : Charles Af*** of Nor- 
folk, with Maria Sophia '^**. Oui, elle lut ces mots, 
il fallut les entendre. Ciel ! avec Maria Sophia /... 
Je ne puis pas accuser lady Betty d'insensibilité 
dans cette occasion. J'ai lieu de croire qu'elle 
regardait Caliste comme une fille honnête pour son 
état, avec qui j'avais vécu, qui m'aimait encore, 
quoique je ne l'aimasse plus, qui, voyant que je 
m'étais détaché d'elle, et que je ne l'épouserais 
jamais, prenait avec chagrin le parti de se marier, 
pour faire une fin honorable. Certainement lady 
Betty n'attribuait ma tristesse qu'à la pitié: car, 
loin de m'en savoir mauvais gré, elle en eut meilleure 
opinion de mon cœur. Toute cette manière de juger 



l82 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

était fort naturelle et ne différait de la vérité que 
par des nuances qu'elle ne pouvait deviner. 

Huit jours se passèrent, pendant lesquels il me 
semblait que je ne vivais pas. Inquiet, égaré, cou- 
rant toujours comme si j'avais cherché quelque 
chose, ne trouvant rien, ne cherchant même rien, 
ne voulant que me fuir moi-même, et fuir succes- 
sivement tous les objets qui frappaient mes regards! 
Ah ! Madame, quel état ! et faut-il que j'éprouve 
qu'il en est un plus cruel encore ! Un matin, pen- 
dant le dé jeûner, sir Harry, s' approchant de moi, 
me dit : Je vous vois si triste, j'ai toujours peur 
que vous ne vous en alliez aussi. Il m'est venu une 
idée. On parle quelquefois à maman de se remarier, 
j'aimerais mieux que ce fût vous que tout autre 
qui devinssiez mon père ; alors vous resteriez auprès 
de moi ; ou bien vous me prendriez avec vous, si 
vous vous en alliez. Lady Betty sourit. Elle eut 
l'air de penser que son fils ne faisait que me mettre 
sur les voies de faire une proposition à laquelle 
j'avais pensé depuis longtemps. Je ne répondis 
rien. Elle crut que c'était par embarras, par timidité. 
Mais mon silence devenait trop long. Mon père 
prit la parole : Vous avez là une très bonne idée, 
mon ami Harry, dit-il, et je me flatte qu'une fois 
ou l'autre tout le monde en jugera ainsi. — Une fois 
ou l'autre î dit lady Betty. Vous me croyez plus 



CALISTE l83 

prude que je ne suis. Il ne me faudrait pas tant 
de temps pour adopter une idée qui vous serait 
agréable, ainsi qu'à votre fils et au mien. Mon père 
me prit par la main, et me fit sortir. — Ne me punissez 
pas, me dit-il, de n'avoir pas su faire céder des consi- 
dérations qui me paraissaient victorieuses à celles 
que je trouvais faibles. Je puis avoir été aveugle, 
mais je n'ai pas cru être dur. Je n'ai rien dans le 
monde de si cher que vous. Méritez jusqu'au bout 
ma tendresse : je voudrais n'avoir point exigé ce 
sacrifice; mais, puisqu'il est fait, rendez-le méritoire 
pour vous et utile à votre père ; montrez-vous un 
fils tendre et généreux en acceptant un mariage 
qui paraîtrait avantageux à tout autre que vous, 
et donnez-moi des petits-fils qui intéressent et 
amusent ma vieillesse, et me dédommagent de 
votre mère, de votre frère et de vous, car vous n'avez 
jamais été et ne serez peut-être jamais à vous, 
à moi, ni à la raison. 

Je rentrai dans la chambre. — Pardonnez mon peu 
d'éloquence, dis-je à milady, et croyez que je sens 
mieux que je ne m'exprime. Si vous voulez me 
promettre le plus grand secret sur cette affaire, et per- 
mettre que j'aille faire un tour à Paris et en Hollande, 
je partirai dès demain, et reviendrai dans quatre 
mois vous prier de réaliser des intentions qui me 
sont si honorables et si avantageuses. — Dans quatre 



184 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

mois ! dit milady ; et il faudrait m'engager au 
plus profond secret ? Pourquoi ce secret, je vous 
prie ? Serait-ce pour ménager la sensibilité de cette 
femme? — N'importe mes motifs, lui dis-je, mais je 
ne m'engage qu'à cette condition. — Ne soyez pas 
fâché, dit sir Harry, maman ne connaît pas mistriss 
Calista. — Je t'épouserai, toi, mon cher Harry, si 
j'épouse ta mère, lui dis-je en l'embrassant. C'est 
bien aussi toi que j'épouse, et je te jure tendresse 
et fidélité. — Madame est trop raisonnable, dit avec 
gravité mon père, pour ne pas consentir au secret 
que vous voulez qu'on garde ; mais pourquoi ne 
pas vous marier secrètement avant que de partir ? 
J'aurai du plaisir à vous savoir marié; vous partirez 
aussitôt qu'il vous plaira après la célébration. 
De cette manière on ne soupçonnera rien, et, si 
l'on parlait de quelque chose, votre départ détrui- 
rait ce bruit. Je comprends bien comment vous 
avez envie de faire un voyage de garçon, c'est-à- 
dire sans femme. Il fut question de vous envoyer 
voyager avec votre frère au sortir de l'université, 
mais la guerre y mit obstacle. Lady Betty fut si 
bien apaisée par le discours de mon père, qu'elle 
consentit à tout ce qu'il voulait, et trouva plaisant 
que nous fussions mariés avant un certain bal qui 
devait se donner peu de jours après. L'erreur où 
nous verrions tout le monde, disait-elle, nous amu- 



CALISTE l85 

serait, elle et moi. Avec quelle rapidité je me vis 
entraîné ! Je connaissais lady Betty depuis envi- 
ron cinq mois. Notre mariage fut proposé, traité 
et conclu en une heure. Sir Harry était si aise, que 
j'eus peine à me persuader qu'il pût être discret. 
Il me dit que quatre mois étaient trop longs pour 
pouvoir se taire, mais qu'il se tairait jusqu'à mon 
départ si je promettais de le prendre avec moi. 

Je fus donc marié, et il n'en transpira rien, 
quoique des vents contraires et un temps très 
orageux retardassent mon départ de quelques jours, 
qu'il était plus naturel de passer à Bath qu'à Har- 
wich. Le vent ayant changé, je partis, laissant lady 
Betty grosse. Je parcourus en quatre mois les 
principales villes de la Hollande, de la Flandre et 
du Brabant ; et en France, outre Paris, je vis la 
Normandie et la Bretagne. Je ne voyageai pas vite, 
à cause de mon petit compagnon de voyage ; 
mais je restai peu partout où je fus, et je ne regret- 
tai nulle part de ne pouvoir y rester plus longtemps. 
J'étais si mal disposé pour la société, tout ce que 
j'apercevais de femmes me faisait si peu espérer 
que je pourrais être distrait de mes pertes, que par- 
tout je ne cherchai que les édifices, les spectacles, 
les tableaux, les artistes. Quand je voyais ou enten- 
dais quelque chose d'agréable, je cherchais autour 
de moi celle avec qui j'avais si longtemps vu et 



l86 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

entendu, celle avec qui j'aurais voulu tout voir et 
tout entendre, qui m'aurait aidé à juger, et m'au- 
rait fait doublement sentir. Mille fois je pris la 
plume pour lui écrire, mais je n'osai écrire ; et 
comment lui aurais- je fait parvenir une lettre telle 
que j'eusse eu quelque plaisir à l'écrire, et elle à la 
recevoir ! 

Sans le petit Harry, je me serais trouvé seul dans 
les villes les plus peuplées; avec lui je n'étais pas 
tout à fait isolé dans les endroits les plus écartés. 
Il m'aimait, il ne me fut jamais incommode, et 
j'avais mille moyens de le faire parler de mistriss 
Calista, sans en parler moi-même. Nous retournâ- 
mes en Angleterre, d'abord à Bath, de là chez 
mon père, et enfin à Londres, où mon mariage devint 
public, lorsque lady Betty jugea qu'il était temps 
de se faire présenter à la cour. On avait parlé de 
moi et de mon frère comme d'un phénomène 
d'amitié ; on avait parlé de moi comme d'un jeune 
homme rendu intéressant par la passion d'une 
femme aimable ; les amis de mon père avaient 
prétendu que je me distinguerais par mes connais- 
sances et mes talents. Les gens à talents avaient 
vanté mon goût et ma sensibilité pour les arts qu'ils 
professaient. A Londres, dans le monde, on ne vit 
plus rien qu'un homme triste, silencieux. On s'éton- 
na de la passion de Caliste et du choix de lady 



CALISTE 187 

Betty ; et, supposé que les premiers jugements 
portés sur moi n'eussent pas été tout-à-fait faux, 
je conviens que les derniers étaient du moins par- 
faitement naturels, et j'y étais peu sensible ; mais 
lady Betty, s'apercevant du jugement du public, 
Tadopta insensiblement, et, ne se trouvant pas 
autant aimée qu'elle croyait le mériter, après s'être 
plainte quelque temps avec beaucoup de vivacité, 
chercha sa consolation dans une espèce de dédain 
qu'elle nourrissait, et dont elle s'applaudissait. 
Je ne trouvais aucune de ses impressions assez 
injuste pour pouvoir m'en offenser ou la combattre. 
Je n'aurais su d'ailleurs comment m'y prendre, 
et j'avoue que je n'y prenais pas un intérêt assez 
vif pour devenir là-dessus bien clairvoyant ni 
bien ingénieux, encore moins pour en avoir de 
l'humeur; de sorte qu'elle fit tout ce qu'elle voulut, 
et elle voulut plaire et briller dans le monde, ce 
que sa jolie figure, sa gentillesse et cet esprit de 
répartie, qui réussit toujours aux femmes, lui ren- 
dait fort aisé. D'une coquetterie générale, elle en 
vint à une plus particulière, car je ne puis pas 
appeler autrement ce qui la détermina pour l'hom- 
me du royaume avec lequel une femme pouvait 
être le plus fîattée d'être vue, mais le moins fait, 
du moins à ce qu'il me sembla, pour prendre ou 
inspirer une passion. Je parus ne rien voir et ne 



l88 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

m'opposai à rien, et, après la naissance de sa fille, 
lady Betty se livra sans réserve à tous les amuse- 
ments que la mode ou son goût lui rendirent agréa- 
bles. Pour le petit chevalier, il fut content de moi, 
car je m'occupais de lui presqu'uniquement : aussi 
me resta-t-il fidèle, et le seul véritable chagrin que 
m'ait fait sa mère, c'est d'avoir voulu obstinément 
qu'il fût mis en pension à Westminster, lorsqu'après 
ses couches nous allâmes à la campagne. 

Ce fut vers ce temps-là que mon père, m'ayant 
mené promener un jour à quelque distance du 
château, me parla à cœur ouvert du train de vie 
que prenait milady, et me demanda si je ne pensais 
pas à m'y opposer avant qu'il devînt tout-à-fait 
scandaleux. Je lui répondis qu'il ne m'était pas 
possible d'ajouter à mes autres chagrins celui de 
tourmenter une personne qui s'était donnée à moi 
avec plus d'avantages apparents pour moi que 
pour elle, et qui, dans le fond, avait à se plaindre. 
— Il n'y a personne, lui dis-je, au cœur, à l'amour- 
propreet à l'activité de qui il ne faille quelqu' aliment. 
Les femmes du peuple ont leurs soins domestiques, 
et leurs enfants, dont elles sont obligées de s'occu- 
per beaucoup ; les femmes du monde, quand elles 
n'ont pas un mari dont elles soient le tout, et qui 
soit tout pour elle, ont recours au jeu, à la galante- 
rie ou à la haute dévotion. Milady n'aime pas le 
jeu, elle est d'ailleurs trop jeune encore pour jouer. 




CALISTE 189 

elle est jolie et agréable; ce qui arrive est trop natu- 
rel pour devoir s'en plaindre, et ne me touche pas 
assez pour que je veuille m'en plaindre. Je ne veux 
me donner ni Thumeur ni le ridicule d'un mari 
jaloux; si elle était sensible, sérieuse, capable, en 
un mot, de m'écouter et de me croire, s'il y avait 
entre nous de véritables rapports de caractère, je 
me ferais peut-être son ami, et je l'exhorterais à 
éviter l'éclat et l'indécence pour s'épargner des 
chagrins et ne pas aliéner le public ; mais, comme 
elle ne m'écouterait pas, il vaut mieux que je con- 
serve plus de dignité, et que je laisse ignorer que 
mon indulgence est réfléchie. Elle en fera quelques 
écarts de moins si elle se flatte de me tromper. 
Je sais tout ce qu'on pourrait me dire sur le tort 
qu'on a de tolérer le désordre; mais je ne l'empê- 
cherais pas, à moins de ne pas perdre ma femme de 
vue. Or, quel casuiste assez sévère pour oser me 
prescrire une pareille tâche ? Si elle m'était pres- 
crite, je refuserais de m'y soumettre, je me laisse- 
rais condamner par toutes les autorités, et j'invi- 
terais l'homme qui pourrait dire qu'il ne tolère 
aucun abus, soit dans la chose publique, s'il y a 
quelque direction, soit dans sa maison, s'il en a 
une, ou dans la conduite de ses enfants, s'il en a, 
soit enfin dans la sienne propre, j'inviterais, dis-je, 
cet homme-là à me jeter la première pierre. 

Mon père, me voyant si déterminé, ne me repli- 



igO LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

qua rien. Il entra dans mes intentions et vécut 
toujours bien avec lady Betty ; et, dans le peu de 
temps que nous fûmes encore ensemble, il n'y eut 
point de jour qu'il ne me donnât quelque preuve 
de son extrême tendresse pour moi. Je me souviens 
que dans ce temps-là un évêque, parent de lady 
Betty, dînant chez mon père avec beaucoup de 
monde, se mit à dire de ces lieux communs, moitié 
plaisants, moitié moraux, sur le mariage, l'autorité 
maritale, etc., etc., qu'on pourrait appeler plai- 
santeries ecclésiastiques, qui sont de tous les temps, 
et qui, dans cette occasion, pouvaient avoir un but 
particulier. Après avoir laissé épuiser à neuf ce 
vieux sujet, je dis que c'était à la loi et à la reli- 
gion, ou à leurs ministres, à contenir les femmes, et 
que, si on en chargeait les maris, il faudrait au 
moins une dispense pour les gens occupés, qui alors 
auraient trop à faire, et pour les gens doux et indo- 
lents, qui seraient trop malheureux. — Si on n'avait 
cette bonté pour nous, dis-je avec une sorte d'em- 
phase, le mariage ne conviendrait plus qu'aux 
tracassiers et aux imbéciles, à Argus et à ceux 
qui n'auraient point d'yeux. Lady Betty rougit. 
Je crus voir dans sa surprise que depuis longtemps 
elle ne me croyait pas assez d'esprit pour parler de 
la sorte. Il ne m'aurait peut-être fallu, pour rentrer 
en faveur auprès d'elle dans ce moment, que les 




CALISTE 191 

préférences de quelque jolie jemme. Un malenten- 
du, qu'il ne vaut pas la peine de rappeler, me le 
fit présumer. Il faut que dans le fond, quoiqu'il 
n'y paraisse pas toujours, les femmes aient une 
grande confiance au jugement et au goût les unes 
des autres. Un homme est une marchandise qui, en 
circulant entre leurs mains, hausse quelque temps 
de prix, jusqu'à ce qu'elle tombe tout à coup dans 
un décri total, qui n'est d'ordinaire que trop juste. 
Vers la fin de septembre, je retournai à Londres 
pour voir sir Harry. J'espérais aussi qu'y étant 
seul de notre famille dans une saison où la ville est 
déserte, je pourrais aller partout sans qu'on y prît 
garde, et trouver enfin dans quelque café, dans 
quelque taverne, quelqu'un qui me donnerait des 
nouvelles de Caliste. Il y avait un an et quelques 
jours que nous nous étions séparés. Si aucune de 
ces tentatives ne m'avait réussi, je serais allé chez 
le général D***, ou chez le vieux oncle qui voulait 
lui laisser son bien. Je ne pouvais plus vivre sans 
savoir ce qu'elle faisait, et le vide qu'elle m'avait 
laissé se faisait sentir tous les jours d'une manière 
plus cruelle. On a tort de penser que c'est dans les 
premiers temps qu'une véritable perte est la plus 
douloureuse. Il semble alors qu'on ne soit pas 
encore tout-à-fait sûr de son malheur. On ne sait 
pas tout-à-fait qu'il est sans remède, et le commen- 



192 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

cernent de la plus cruelle séparation n'est que 
comme une absence. Mais quand les jours, en se 
succédant, ne ramènent jamais la personne dont 
on a besoin, il semble que notre malheur nous soit 
confirmé sans cesse, et à tout moment Ton se 
dit : C'est donc pour jamais ! 

Le lendemain de mon arrivée à Londres, après 
avoir passé le jour avec mon petit ami, j'allai le 
soir seul à la comédie, croyant y rêver plus à mon 
aise qu'ailleurs. Il y avait peu de monde, même 
pour le temps de Tannée, parce qu'il faisait très 
chaud, et le ciel menaçait d'orage. J'entre dans une 
loge. J'étais distrait, longtemps je m'y crois seul. 
Je vois enfin une femme cachée par un grand 
chapeau, qui ne s'était pas retournée lorsque j'étais 
entré, et qui paraissait ensevelie dans la rêverie 
la plus profonde. Je ne sais quoi dans sa figure 
me rappela Caliste; mais Caliste, menée en Nor- 
folkshire par son mari, et dont personne à Londres 
n'avait parlé jusqu'au milieu de l'été, devait être 
si loin de là, que je ne m'occupai pas un instant 
de cette pensée. On commence la pièce, il se trouve 
que c'est The fair pénitent. Je fais une espèce de 
cri de surprise. La femme se retourne : c'était 
Caliste. Qu'on juge de notre étonnement, de notre 
émotion, de notre joie ! car tout autre sentiment 
céda dans l'instant même à la joie de nous revoir. 



CALISTE 193 

Je n'eus plus de torts, je n'eus plus de regrets, je 
n'eus plus de femme, elle n'eut plus de mari; 
nous nous retrouvions, et, quand ce n'eût été 
que pour un quart-d'heure, nous ne pouvions 
sentir que cela. Elle me parut un peu pâle et plus 
négligée, mais cependant plus belle que je ne l'avais 
jamais vue — Quel sort, dit-elle, quel bonheur î 
J'étais venue entendre cette même pièce, qui sur 
ce même théâtre décida de ma vie. C'est la pre- 
mière fois que je viens ici depuis ce jour-là. Je 
n'avais jamais eu le courage d'y revenir; à présent 
d'autres regrets m'ont rendue insensible à cette 
espèce de honte. Je venais revoir mes commen- 
cements, et méditer sur ma vie ; et c'est vous 
que je trouve ici, vous, le véritable, le seul inté- 
rêt de ma vie, l'objet constant de ma pensée, 
de mes souvenirs, de mes regrets, vous que je 
ne me flattais pas de jamais revoir. Je fus long- 
temps sans lui répondre. Nous fûmes longtemps 
à nous regarder, comme si chacun des deux eût 
voulu s'assurer que c'était bien l'autre. — Est-ce 
bien vous? lui dis-je enfin. Quoi! c'est bien vous ! 
Je venais ici sans intention, par désœuvrement ; 
je me serais cru heureux d'apprendre seulement 
de vos nouvelles après mille recherches que je me 
proposais de faire, et je vous trouve vous-même, 
et seule, et nous aurons encore au moins pendant 

i3 



194 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

quelques heures le plaisir que nous avions autrefois 
à toute heure et tous les jours ! Alors je la priai 
de trouver bon que nous fissions tous deux l'his- 
toire du temps qui s'était passé depuis notre 
séparation, pour que nous pussions ensuite nous 
mieux entendre et parler plus à notre aise. Elle y 
consentit, me dit de commencer, et m'écouta sans 
presque m'interrompre ; seulement, quand je m'ac- 
cusais, elle m'excusait; quand je parlais d'elle, 
elle me souriait avec attendrissement ; quand 
elle me voyait malheureux, elle me regardait avec 
pitié. Le peu de liaison qu'elle vit entre lady Betty 
et moi ne parut point lui faire de plaisir, cependant 
elle n'en affecta point de chagrin. — Je vois, dit-elle, 
que je n'ai jamais été entièrement dédaignée ni 
oubliée ; c'est tout ce que je pouvais demander. Je 
vous en remercie, et je rends grâce au ciel de ce 
que j'ai pu le savoir. Je vais vous faire aussi l'his- 
toire de cette triste année. Je ne vous dirai pas 
tout ce que j'épouvai sur la route de Bath à Lon- 
dres, tressaillant au moindre bruit que j'entendais 
derrière moi, n'osant regarder, de peur de m'assurer 
que ce n'était pas vous ; éclaircie ensuite malgré 
moi, me flattant de nouveau, de nouveau désabu- 
sée... C'est assez : si vous ne sentez pas tout ce que 
je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez 
jamais. En arrivant à Londres, j'appris que l'oncle 



CALISTE 195 

de mon père était mort il y avait quelques jours, et 
qu'il m'avait laissé son bien, qui, tous les legs 
payés, montait, outre sa maison, à près de trente 
mille pièces. 

Cet événement me frappa, quoique la mort d'un 
homm.e de quatre-vingt-quatre ans soit dans tous 
les instants moins étonnante que sa vie, et je sen- 
tis une espèce de chagrin dont je fus quelque temps 
à démêler la cause. Je la démêlai pourtant. J'avais 
une obligation de plus à ne pas rompre mon maria- 
ge. Avoir écouté auparavant M. M**, et le rejeter au 
moment où j'avais quelque chose à donner en 
échange d'un nom, d'un état honnête, me parut 
presqu'impossible. Il en serait résulté pour moi un 
genre de déshonneur auquel je n'étais pas encore 
accoutumée. Il arriva le lendemain, me montra 
un état de son bien, aussi clair que le bien même, 
et un contrat de mariage tout dressé, par lequel 
il me donnait trois cents pièces par an pour ma 
vie, et outre cela un douaire de cinq mille pièces. 
Il ne savait rien de mon héritage ; je le lui appris. 
Je refusai la rente, mais je demandai que, supposé 
que le mariage se fît, phrase que je répétais sans 
cesse, je conservasse la jouissance et la propriété 
de tout ce que je tenais et pourrais tenir encore des 
bienfaits de l'oncle de lord L., et je priai qu'on 
me regardât comme absolument libre jusqu'au 



196 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

moment où j'aurais prononcé oui à Téglise. Vous 
voyez, Monsieur, lui dis- je, combien je suis troublée; 
je veux que jusque-là mes paroles soient pour 
ainsi dire comptées pour rien, et que vous me don- 
niez votre parole d'honneur de ne me faire aucun re- 
proche si je me dédis un moment avant que la céré- 
monie s'achève. — Je le jure, me répondit-il, au cas 
que vous changiez de vous-même; mais, si un autre 
venait vous faire changer, il aurait ma vie ou moi 
la sienne. Un homme qui vous connaît depuis si 
longtemps, et n'a pas su faire ce que je fais, ne 
mérite pas de m'être préféré. Après ce mot, ce que 
j'avais tant souhaité jusqu'alors ne me parut plus 
que la chose du monde la plus à craindre. Il revint 
bientôt avec le contrat changé comme je l'avais 
demandé; mais il m'y donnait cinq mille guinées 
pour des bijoux, des meubles ou des tableaux qui 
m'appartiendraient en toute propriété. Le minis- 
tre était averti, la licence obtenue, les témoins 
trouvés. Je demandai encore une heure de solitude 
et de liberté. Je vous écrivis, je donnai ma lettre 
au fidèle James. Il n'en vint point de vous. L'heure 
écoulée, nous allâmes à l'église et on nous maria... 
Laissez-moi respirer un moment, dit-elle, et elle 
parut écouter les acteurs et la Caliste du théâtre, 
qui rendirent assez naturels les pleurs que nos voi- 
sins lui voyaient verser. Ensuite elle reprit : Quel- 



CALISTE 197 

ques jours après, les affaires qui regardaient l'hé- 
ritage étant arrangées, et mon mari ayant été mis 
en possession du bien, il me mena à sa terre ; 
Fonde de lord L. m'avait fait promettre, quand 
je lui dis adieu, de venir le voir toutes les fois qu'il le 
demanderait. Je fus parfaitement bien reçue dans 
le pays que j'allais habiter. Domestiques, vassaux, 
amis, voisins, même les plus fiers, ou ceux qui au- 
raient eu le plus de droit de l'être, s'empressèrent 
à me faire le meilleur accueil, et il ne tint qu'à moi 
de croire qu'on ne me connaissait que par des bruits 
avantageux. Pour la première fois je mis en doute 
si votre père ne s'était pas trompé, et s'il était bien 
sûr que je portasse avec moi le déshonneur. Moi, 
de mon côté, je ne négligeai rien de ce qui pouvait 
donner du plaisir ou com.penser de la peine. Mon 
ancienne habitude d'arranger pour les autres 
mes actions, mes paroles, ma voix, mes gestes, 
jusqu'à ma physionomie, me revint, et me servit 
si bien que j'ose assurer qu'en quatre mois M. M** 
n'eut pas un moment qui. fût désagréable. Je ne 
prononçais pas votre nom ; les habits que je por- 
tais, la musique que je jouais, ne furent plus les 
mêmes qu'à Bath. J'étais deux personnes, dont 
l'une n'était occupée qu'à faire taire l'autre et à 
la cacher. L'amour, car mon mari avait pour moi 
une véritable passion, secondant mes efforts par 



ig8 LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE 

ses illusions, il parut croire que personne ne m'avait 
été aussi cher que lui. Il méritait sans doute tout ce 
que je faisais et tout ce que j'aurais pu faire pour 
son bonheur pendant une longue vie, et son bon- 
heur n'a duré que quatre mois. Nous étions à table 
chez un de nos voisins. Un homme arrivé de Londres 
parla d'un mariage célébré déjà depuis longtemps, 
mais devenu publ ic depuis quelques j ours . 1 1 ne se rap- 
pela pas d'abord votre nom ; il vous nomma enfin. 
Je ne dis rien, mais je tombai évanouie, et je fus deux 
heures sans aucune connaissance. Tous les accidents 
les plus effrayants se succédèrent pendant quel- 
ques jours, et finirent par une fausse-couche dont 
les suites me mirent vingt fois au bord du tombeau. 
Je ne vis presque point M. M**. Une femme qui 
écouta mon histoire, et plaignit ma situation, le 
tint éloigné de moi pour que je ne visse pas son 
chagrin et n'entendisse pas ses reproches ; et 
dans le même temps elle ne négligea rien pour le 
consoler ni pour Tapaiser : elle fit plus. Je m'étais 
mis dans l'esprit que vous vous étiez marié secrète- 
ment avant que j'eusse quitté Bath ; que vous 
étiez déjà engagé avant d'y revenir ; que vous 
m'aviez trompée en me disant que vous ne connais- 
siez pas lady Betty ; que vous m'aviez laissé 
arranger l'appartement de ma rivale, et que vous 
vous étiez servi de moi, de mon zèle, de mon indus- 



CALISTE 199 

trie, de mes soins pour lui faire votre cour; que, 
lorsque vous m'a\nez témoigné de l'humeur de 
trouver chez moi M. M**, vous étiez déjà promis, 
peut-être déjà marié. Cette femme, me voyant 
m'occuper sans cesse de toutes ces douloureuses 
suppositions, et revenir mille fois sur les plus déchi- 
rantes images, s'informa sans m'en avertir de 
l'impression qu'avait faite sur vous mon départ, 
de la conduite de votre père, du moment de votre 
mariage, de celui de votre départ retardé par le 
mauvais temps, de votre conduite pendant votre 
voyage et à votre retour. Elle sut tout approfondir, 
faire parler vos gens et sir Harry, et ses informa- 
tions ont été bien justes, car ce que vous venez 
de me dire y répond parfaitement. Je fus soula- 
gée, je la remerciai mille fois en pleurant, en baisant 
ses mains que je mouillais de larmes. Seule, la 
nuit, je me disais : Je n'ai pas du moins à le mépri- 
ser, à le haïr ; je n'ai pas été le jouet d'un complot, 
d'une trahison préméditée. Il ne s'est pas fait un 
jeu de mon amour et de mon aveuglement. Je fus 
soulagée. Je me rétablis assez pour reprendre ma 
vie ordinaire, et j'espérais de faire oublier à mon 
mari, à force de soins et de prévenances, l'affreuse 
impression qu'il avait reçue. Je n'ai pu en venir à 
bout. L'éloignement, si ce n'est la haine, avait 
succédé à l'amour. Je l'intéressais pourtant encore. 



200 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

quand des retours de mon indisposition semblaient 
menacer ma vie; mais, dès que je me portais mieux, 
il fuyait sa maison, et quand, en y rentrant, il 
retrouvait celle qui peu auparavant la lui rendait 
délicieuse, je le voyais tressaillir. J'ai combattu 
pendant trois mois cette malheureuse disposition, 
et cela bien plus pour Tamour de lui que pour 
moi-même. Toujours seule, ou avec cette femme 
qui m'avait secourue, travaillant sans cesse pour 
lui ou pour sa maison, n'écrivant et ne recevant 
aucune lettre, mon chagrin, mon humiliation, car 
ses amis m'avaient tous abandonnée, me semblaient 
devoir le toucher; mais il était aigri sans retour. 
Il ne lui échappa jamais un mot de reproche ; 
de sorte que je n'eus jamais l'occasion d'en dire 
un seul d'excuse ni de justification. Une fois ou 
deux je voulus parler, mais il me fut impossible 
de proférer une seule parole. A la fin, ayant reçu 
une lettre du général, qui me disait qu'il était 
malade, et qu'il me priait de le venir voir seule, 
ou avec M. M**, je la mis devant lui. — Vous 
pouvez aller. Madame, me dit-il. Je partis dès le 
lendemain, et laissant Fanny, pour n'avoir pas 
Tair de déserter la maison ni d'en être bannie, 
je lui dis de laisser mes armoires et mes cassettes 
ouvertes et à portée de l'examen de tout le monde ; 
mais je ne crois pas qu'on ait daigné regarder 



CALISTE 201 

rien, ni faire la moindre question sur mon compte. 
Voilà comme est revenue à Londres celle que 
Mylord a tant aimée, et qu'une fois vous aimiez ; 
et aujourd'hui je me revois ici plus malheureuse 
et plus délaissée que quand je vins jouer sur ce 
même théâtre, et que je n'appartenais à personne 
qu'à une mère qui me donna pour de l'argent. 

Caliste ne pleura pas après avoir fini son récit ; 
elle semblait considérer sa destinée avec une sorte 
d'étonnement mêlé d'horreur plutôt qu'avec 
tristesse. Moi, je restai abîmé dans les plus noires 
réflexions. — Ne vous aflîigez pas, me dit-elle en 
souriant ; je n'en vaux pas la peine. Je le savais 
bien, que la fin ne serait pas heureuse, et j'ai eu 
des moments si doux ! Le plaisir de vous retrou- 
ver ici rachèterait seul un siècle de peines. Que 
suis- je, au fond, qu'une fille entretenue que vous 
avez trop honorée ! Et d'une voix et d'un air 
tranquilles, elle me demanda des nouvelles de sir 
Harry, et s'il caressait sa petite sœur. Je lui parlai 
de sa propre santé. — Je ne suis point bien, me dit- 
elle, et je ne pense pas que je me remette jamais; 
mais je sens que le chagrin aura longtemps à faire 
pour tuer tout-à-fait une bonne constitution. Nous 
parlâmes un peu de l'avenir. Ferait-elle bien de 
chercher à retourner à Norfolk, où son devoir seul, 
sans nul penchant, nul attrait, nulle espérance 



202 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

de bonheur, la ferait aller ? Devait-elle engager 
l'oncle de lord L. à la mener passer Thiver en 
France ? Si elle et moi passions Thiver à Londres, 
pourrions-nous nous voir, pourrions-nous consentir 
à ne nous point voir ? La pièce finie, nous sortîmes 
sans être convenus de rien, sans savoir où nous 
allions, sans avoir pensé à nous séparer, à nous 
rejoindre, à rester ensemble. La vue de James me 
tira de cet oubli de tout. — Ah ! James, m'écriai-je. 
— Ah ! Monsieur, c'est vous ! Par quel hasard, par 
quel bonheur ?... Attendez. J'appellerai un fiacre 
au lieu de cette chaise. Ce fut James qui décida que 
je serais encore quelques moments avec Caliste. 
Où voulez-vous qu'il aille ? lui dit-il. — Au parc 
Saint James, dit-elle après m'avoir regardé. Soyons 
encore un moment ensemble, personne ne le saura. 
C'est le premier secret que James ait jamais eu à 
me garder ; je suis bien sûre qu'il ne le trahira 
pas, et, si vous voulez qu'on n'en croie pas les rap- 
ports de ceux qui pourraient nous avoir vus à la 
comédie, ou qu'on ne fasse aucune attention à 
cette rencontre, retournez à la campagne cette 
nuit ou demain ; on croira qu'il vous a été bien 
égal de me retrouver, puisque vous vous éloignez 
de moi tout de suite. C'est ainsi qu'un peu de bon- 
heur ramène l'amour de la décence, le soin du repos 
d'autrui, dans une âme généreuse et noble. Mais 



CALISTE 2o3 

écrivez-moi, ajouta-t-elle, conseillez-moi, dites- 
moi vos projets. Il n'y a point d'inconvénient à 
présent que je reçoive de temps en temps de vos 
lettres. J'approuvai tout. Je promis de partir et 
d'écrire. Nous arrivâmes à la porte du parc. Il 
faisait fort obscur, et le tonnerre commençait à 
gronder. — N'avez-vous pas peur ? lui dis-je. — Qu'il 
ne tue que moi, dit-elle, et tout sera bien. Mais 
s'il vaut mieux ne pas nous éloigner de la porte et 
du fiacre, asseyons-nous ici sur un banc; et, après 
avoir quelque temps considéré le ciel : Assurément 
personne ne se promène, dit-elle, personne ne me 
verra ni ne m'écoutera. Elle coupa presqu'à tâtons 
une touffe de mes cheveux qu'elle mit dans son 
sein, et, passant ses deux bras autour de moi, 
elle me dit : Que ferons-nous l'un sans l'autre ? 
Dans une demi-heure je serai comme il y a un an, 
comme il y a six mois, comme ce matin : que ferai- 
je, si j'ai encore quelque temps à vivre ? Voulez- 
vous que nous nous en allions ensemble ? N'avez- 
vous pas assez obéi à votre père ? N'avez-vous pas 
une femme de son choix et un enfant ? Reprenons 
nos véritables liens. A qui ferons-nous du mal ? 
mon mari me hait et ne veut plus vivre avec moi ; 
votre femme ne vous aime plus !... Ah ! ne répondez - 
pas, s'écria-t-elle en mettant sa main sur ma bouche. 
Ne me refusez pas, et ne consentez pas non plus. 



204 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

Jusqu'ici je n'ai été que malheureuse, que je ne 
devienne pas coupable ; je pourrais supporter mes 
propres fautes, mais non les vôtres ; je ne me par- 
donnerais jamais de vous avoir dégradé ! Ah ! 
combien je suis malheureuse, et combien je vous 
aime ! Jamais homme ne fut aimé comme vous î 
Et, me tenant étroitement embrassé, elle versait 
un torrent de larmes. Je suis une ingrate, dit-elle 
un instant après, je suis une ingrate de dire que je 
suis malheureuse ; je ne donnerais pour rien dans 
le monde le plaisir que j'ai eu aujourd'hui, le 
plaisir que j'ai encore dans ce moment. Le tonnerre 
était devenu effrayant, et le ciel était comme 
embrasé : Caliste semblait ne rien voir et ne rien 
entendre; mais James, accourant, lui cria : Au nom 
du ciel, Madame, venez ! voici la grêle. Vous avez été 
si malade ! Et, la prenant sous le bras dès qu'il put 
l'apercevoir, il l'entraîna vers le fiacre, l'y fit entrer 
et ferma la portière. Je restai seul dans l'obscurité ; 
je ne l'ai jamais revue. 

Le lendemain, de grand matin, je repartis 
pour la campagne. Mon père, étonné de mon retour 
et du trouble où il me voyait, me fit des questions 
avec amitié. Il s'était acquis des droits à ma con- 
fiance, je lui contai tout. — A votre place, dit-il, 
mais ceci n'est pas parler en père, à votre place je 
ne sais ce que je ferais. Reprenons, a-t-elle dit, nos 



CALISTE 205 

véritables liens. Aurait-elle raison ? mais elle ne 
voudrait pas elle-même... Ce n'a été qu'un moment 
d'égarement dont elle est bientôt revenue... Je 
me promenais à grands pas dans la galerie où 
nous étions. Mon père, penché sur une table, avait 
sa tête appuyée sur ses deux mains ; du monde que 
nous entendîmes mit fin à cette étrange situation. 
Milady revenait d'une partie de chasse ; elle 
craignit apparemment quelque chose de fâcheux 
de mon prompt retour, car elle changea de couleur 
en me voyant ; mais je passai à côté d'elle et de ses 
amis sans leur rien dire. Je n'eus que le temps de 
m'habiller avant le dîner, et je reparus à table 
avec mon air accoutumé. Tout ce que je vis m'an- 
nonça que milady se trouvait heureuse en mon ab- 
sence, et que les retours inattendus de son mari 
pouvaient ne lui point convenir du tout. Mon père 
en fut si frappé, qu'au sortir de table, il me dit, 
en me serrant la main avec autant d'amertume 
que de compassion : Pourquoi faut-il que je vous 
aie ôté à Caliste ! Mais, vous, pourquoi ne me l'avez- 
vous pas fait connaître ? qui pouvait savoir, qui 
pouvait croire qu'il y eût tant de différence entre 
une femme et une autre femme, et que celle-là 
vous aimerait avec une si véritable et si constante 
passion ? Me voyant entrer dans ma chambre, il 
m'y suivit, et nous restâmes longtemps assis l'un 



206 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

vis-à-vis de l'autre sans nous rien dire. Un bruit de 
carrosse nous fit jeter les yeux sur l'avenue. C'était 
milord***, le père du jeune homme avec qui vous 
me voyez. Il monta tout de suite chez moi, et me 
dit aussitôt : Voyons si vous pourrez, si vous vou- 
drez me rendre un grand service. J'ai un fils unique 
que je voudrais faire voyager. Il est très-jeune; 
je ne puis l'accompagner, parce que ma femme ne 
peut quitter son père, et qu'elle mourrait d'inquié- 
tude et d'ennui s'il lui fallait être à la fois privée 
de son fils et de son mari. Encore une fois, mon fils 
est très jeune; cependant j'aime encore mieux 
l'envoyer voyager tout seul que de le confier à qui 
que ce soit d'autre que vous. Vous n'êtes pas trop 
bien avec votre femme, vous n'avez été que quatre 
mois hors d'Angleterre ; mon fils est un bon enfant, 
les frais du voyage se paieront par moitié. Voyez. 
Puisque je vous trouve avec votre père, je ne vous 
laisse à tous deux qu'un quart-d'heure de réflexion. 
Je jette les yeux sur mon père : il me tire à l'écart. 
— Regardez ceci, mon fils, dit-il, comme un secours 
de la Providence contre votre faiblesse et contre 
la mienne. Celle qui est pour ainsi dire chassée 
de chez son mari et qui fait à Londres les délices 
d'un vieillard, son bienfaiteur, pourra rester à 
Londres. Je vous perdrai, mais je l'ai mérité. 
Vous rendrez service à un autre père et à un jeune 



CALISTE 207 

homme dont on espère bien ; ce sera une consola- 
tion que je tâcherai de sentir. — J'irai, dis-je en 
me rapprochant de Milord, mais à deux conditions, 
que je vous dirai quand j'aurai pris Tair un mo- 
ment. — J'y souscris d'avance, dit-il en me serrant 
la main, et je vous remercie. C'est une chose faite. 
Mes deux conditions étaient, l'une, que nous com- 
mençassions par l'Italie, pour que je n'eusse encore 
rien perdu de mon ascendant sur le jeune homme 
pendant le séjour que nous y ferions ; l'autre, 
qu'après une année, content ou mécontent de lui, 
je pusse le quitter au moment où je le voudrais 
sans désobliger ses parents. Cette nuit même 
j'écrivis à Caliste tout ce qui s'était passé. J'exi- 
geais qu'elle me répondît, et je promis de continuer 
à lui écrire. — Ne nous refusons pas, lui disais- je, 
un plaisir innocent, et le seul qui nous reste. 

Je fus d'avis que nous fissions le voyage par mer, 
pour avoir cette expérience de plus. Nous nous 
embarquâmes à Plymouth ; nous débarquâmes 
à Lisbonne. De là nous allâmes par terre à Cadix, 
puis par mer à Messine, où nous vîmes les affreux 
vestiges du tremblement de terre. Je me souviens. 
Madame, de vous avoir raconté cela avec détail, 
et vous savez comment, après une année de séjour 
en Italie, passant le mont Saint-Gothard, voyant 
dans le Valais les glaciers et les bains, au sortir 



208 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

du Valais les salines, nous nous sommes trouvés 
au commencement de Thiver à Lausanne, où quel- 
ques traits de ressemblance m'attachèrent à vous, 
où votre maison me fut un asile, et vos bontés une 
consolation. Il me reste à vous parler de la malheu- 
reuse Caliste. 

Je reçus sa réponse à ma lettre un moment avant 
de m'embarquer. Elle plaignait son sort, mais elle 
approuvait ma conduite, mon voyage, et faisait 
mille vœux pour qu'il fût heureux. Elle écrivit 
aussi à mon père pour le remercier de sa pitié, 
et lui demander pardon des peines dont elle était 
la cause. L'hiver vint. L'oncle de Lord L. ne se 
rétablissant pas bien de sa goutte, elle se décida 
à rester à Londres. Il fut même malade pendant 
quelque temps d'une manière assez sérieuse, et 
elle passa souvent les jours et la moitié des nuits 
à le soigner. Quand il se portait mieux, il voulait 
l'amuser et s'égayer lui-même, en invitant chez lui 
la meilleure compagnie de Londres en hommes. 
C'étaient de grands dîners ou des soupers assez 
bruyants, après lesquels le jeu durait souvent 
fort avant dans la nuit, et il aimait que Caliste 
ornât la compagnie jusqu'à ce qu'elle se séparât. 
D'autres fois, il l'engageait à aller dans le monde, 
lui disant qu'une retraite absolue lui donnerait 
l'air de s'être attiré la disgrâce de son mari, et que 



CALISTE 209 

lui-même jugerait d'elle plus favorablement s'il 
apprenait qu'elle osait se montrer et qu'elle était 
partout bien reçue. C'en était trop que toutes 
ces différentes fatigues pour une personne dont la 
santé, après avoir reçu une secousse violente, 
était sans cesse minée par le chagrin (qu'on me 
pardonne de le dire avec une espèce d'orgueil 
que je paye assez cher), par le chagrin, par le regret 
continuel de vivre sans moi. Ses lettres, toujours 
remplies du sentiment le plus tendre, ne me lais- 
saient aucun doute sur l'invariable constance de 
son attachement. Vers le printemps elle m'en 
écrivit une qui me fit en même temps un grand plai- 
sir et la peine la plus sensible. « Je fus hier à la 
« comédie, me disait-elle ; je m'étais assuré une 
« place dans la même loge du mois de septembre. 
«Je crois que mon bon ange habite cet endroit-là. 
« A peine étais-je assise que j'entends une jeune 
« voix s'écrier : Ah! voici ma chère mistriss Calistaî 
« Mais combien elle a maigri. Voyez-la à présent, 
« Monsieur. Votre fils ne vous a jamais mené chez 
« elle, mais vous pouvez la voir à présent. Celui 
« à qui il parlait était votre père. Il me salua avec 
« un air qu'il ne faut pas que je cherche à vous 
« peindre, si je veux que mes yeux me servent à 
« écrire; aussi bien serait-il difficile de vous rendre 
« tout ce que sa ph3^sionomie me dit d'honnête, 



210 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

« de tendre et de triste. — Mais qu'avez-vous fait 
« pour être si maigre ? me dit sir Harry. — Tant de 
« choses, mon ami ! lui dis-je. Mais vous, vous avez 
« grandi, vous avez l'air d'avoir été toujours bien 
« sage et bien heureux. — Je suis pourtant extrême- 
^ ment fâché, m'a-t-il répondu, de n'être pas avec 
« notre ami en Italie, et il me semble que j'avais 
« plus de droit d'être avec lui que son cousin ; 
« mais j'ai toujours soupçonné maman de ne l'avoir 
« pas voulu, car ce fut aussi elle qui voulut absolu- 
« ment que l'on me mît à Westminster ; pour lui, 
« il m'aurait gardé volontiers, et s'offrait à me faire 
« faire toutes mes leçons, ce qui aurait été plus agréa- 
« ble pour moi que l'école de Westminster, et nous 
« aurions souvent parlé de vous. Il y a si longtemps 
« que je ne vous ai vue, il faut que je vous parle 
« à cœur ouvert ! Tenez, j'ai souvent cru que de vous 
« avoir tant aimée, et d'avoir été si triste de votre 
« départ, ne m'avait pas fait grand bien dans l'esprit 
« de maman ; mais je n'en dirai pas davantage, car 
« elle me regarde de la loge vis-à-vis, et elle pour- 
« rait deviner ce que je dis à mon air. Vous jugez 
« de l'effet de chacune de ces paroles. Je n'osais, 
« à cause des regards de lady Betty, avoir recours 
« à mon flacon, et je respirais avec peine. — Mais 
« vous n'êtes pas pâle au moins, dit sir Harry, et je 
« me flatte, à cause de cela, que vous n'êtes pas 



CALISTE 211 

« malade. — C'est que j'ai du rouge, lui dis-je. — 
« Mais vous n'en nriettiez point il y a dix-huit mois. 
« Enfin, votre père lui dit de me laisser un peu 
« tranquille, et, quelques moments après, me 
« demanda si j'avais de vos nouvelles, et me dit le 
« contenu de vos dernières lettres. Je pus rester à 
« ma place jusqu'au premier entr'acte ; mais 
« les regards de votre femme et de ceux qui l'ac- 
« compagnaient, toujours attachés sur moi, m'obli- 
« gèrent enfin à sortir. Sir Harry courut chercher 
« ma chaise, et votre père eut la bonté de m'y 
« conduire ». 

Vers le mois de j uin, on lui conseilla le lait d'ânesse. 
Le général voulut que ce fût chez elle qu'elle le 
prît, s'assurant qu'elle n'aurait qu'à se montrer 
à cet homme qu'il avait vu si passionné pour elle, 
et qu'il reprendrait les sentiments qu'elle méritait 
d'inspirer. — C'est moi, dit-il, en quelque sorte 
qui vous ai mariée, je vous ramènerai chez vous, 
et nous verrons si on ose vous y mal recevoir. 
Caliste obtint la permission d'en prévenir son 
mari, mais non celle d'attendre sa réponse. En 
arrivant, elle trouva cette lettre : « M. le général 
« a parfaitement raison. Madame, et vous faites 
« très bien de venir chez vous. Tâchez d'y rétablir 
« votre santé, et soyez-y maîtresse absolue. J'ai 
« donné à cet égard les ordres les plus positifs, 



212 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

« quoiqu'il n'en fût pas besoin, car mes domes- 
« tiques sont les vôtres. Je vous ai trop aimée, et 
« je vous estime trop pour ne pas me flatter de 
« pouvoir vivre encore heureux avec vous ; mais 
« dans ce moment l'impression du chagrin que 
« j'ai eu est trop vive encore, et malgré moi je 
<< vous la laisserais trop voir. Je vais faire, pour 
« tâcher de la perdre entièrement, un voyage de 
« quelques mois, dont j'espère d'autant plus de 
« succès que je ne suis jamais sorti de mon pays. 
« Vous ne pouvez m'écrire, ne sachant où m'adres- 
« ser vos lettres, mais je vous écrirai, et l'on verra 
« que nous ne sommes pas brouillés. Adieu, Madame ; 
« c'est bien sincèrement que je vous souhaite une 
« meilleure santé, et que je suis fâché d'avoir témoi- 
« gné tant de chagrin d'une chose involontaire, 
« et que vous avez fait tant d'efforts pour réparer; 
« mais mon chagrin alors était trop vif. Témoignez 
« biendel'amitié à mistriss M***. Elle l'a bien mérité, 
« et je lui rends à présent justice. Je ne pouvais 
« croire qu'il n'y eût point eu de correspondance 
« secrète, aucune relation entre vous et l'heureux 
« homme auquel votre cœur s'était donné; elle 
« avait beau dire que votre surprise en était la 
« preuve, je n'écoutais rien ». 

Le départ de M. M** ayant fait plus d'impression 
que ses ordres, Caliste fut d'abord assez mal reçue; 



CALISTE 2 I 3 

mais son protecteur le prit sur un ton si haut, et 
elle montra tant de douceur, elle fut si bonne, 
si charitable, si juste, si noble, que bientôt tout fut 
à ses pieds, les voisins comme les gens de la maison, 
et, ce qui n'est pas ordinaire chez des amis de cam- 
pagne, ils furent aussi discrets qu'empressés, de 
sorte qu'elle prenait son lait avec tous les ménage- 
ments et la tranquillité qui pouvaient dépendre 
des autres. Elle m'écrivit qu'il lui faisait un peu 
de bien, et que l'on commençait à lui trouver 
meilleur visage. Mais, au milieu de sa cure, le géné- 
ral tomba malade de la longue maladie dont il est 
mort. Il fallut retourner à Londres ; et les peines, 
les veilles, le chagrin portèrent à Caliste une trop 
forte et dernière atteinte. Son constant ami, son 
constant protecteur et bienfaiteur, lui donna en 
mourant le capital de six cents pièces de rentes au 
trois pour cent, à prendre sur la partie de son bien 
la moins casuelle, et d'après l'estimation qui en 
serait faite par des gens de lois. 

D'abord après sa mort elle alla habiter sa maison 
de Whitehall, qu'elle s'était déjà amusée à réparer 
l'hiver précédent. Elle continua à y recevoir les 
amis de Lord L. et de son oncle, et recommença 
à se donner chaque semaine le plaisir d'entendre 
les meilleurs musiciens de Londres, et c'est presque 
dire de l'Europe. Je sus tout cela par elle-même. 



2 14 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

Elle m'écrivit aussi qu'elle avait retiré chez elle 
une chanteuse de la comédie qui s'était dégoûtée 
du théâtre, et lui avait donné de quoi épouser 
un musicien très honnête homme. « Je tire parti 
<< de l'un et de l'autre, disait-elle, pour faire 
« apprendre un peu de musique à de petites orphe- 
« lines à qui j'enseigne moi-même à travailler, 
« et qui apprennent chez moi une profession. 
« Quand on m'a dit que je les préparais au métier 
« de courtisane, j'ai fait remarquer que je les 
« prenais très pauvres et très jolies, ce qui, joint 
« ensemble et dans une ville comme Londres, 
« mène à une perte presque sûre et entière, sans 
« que de savoir un peu chanter ajoute rien au 
« péril, et j'ai même osé dire qu'après tout il valait 
« encore mieux commencer et finir comme moi, 
« qu'arpenter les rues et périr dans un hôpital. 
« Elles chantent les chœurs d'Esther et d'Athalie 
« que j'ai fait traduire, et pour lesquels on a fait la 
« plus belle musique ; on travaille à me rendre le 
« même service pour les Psaumes cent trois et 
« cent quatre. Cela m'amuse, et elles n'ont point 
« d'autre récréation. » Tous ces détails ne devaient 
pas, vous l'avouerez. Madame, me préparer à 
l'affreuse lettre que je reçus il y a huit jours. 
Renvoyez-la moi, et qu'elle ne me quitte plus 
jusqu'à ma propre mort. 



CALISTE 2 I 5 

« C'est bien à présent, mon ami, que je puis vous 
« dire c'est fait. Oui, c'est fait pour toujours. 
« Il faut vous dire un éternel adieu. Je ne vous 
« dirai pas par quels symptômes je suis avertie 
« d'une fin prochaine ; ce serait me fatiguer à 
« pure perte, mais il est bien sûr que je ne vous 
« trompe pas, et que je ne me trompe pas moi- 
« même. Votre père m'est venu voir hier : je fus 
<< extrêmement touchée de cette bonté. Il me dit : 
« Si au printemps, Madame, si au printemps... 
« (il ne pouvait se résoudre à ajouter) vous vivez 
« encore, je vous mènerai moi-même en Provence, 
« à Nice ou en Italie. Mon fils est à présent en 
« Suisse, je lui écrirai de venir au-devant de nous. 
« — Il est trop tard, Monsieur, lui dis-je, mais je n'en 
« suis pas moins touchée de votre bonté. — Il n'a 
« rien ajouté, mais c'était par ménagement, car 
« il sentait bien des choses qu'il aurait eu du pen- 
« chant à dire. Je lui ai demandé des nouvelles 
« de votre fille, il m'a dit qu'elle se portait bien, et 
« qu'il me l'aurait déjà envoyée si elle vous ressem- 
« blait un peu ; mais, quoiqu'elle n'ait que dix-huit 
« mois, on voit déjà qu'elle ressemblera à sa mère. 
«Je l'ai prié de m'envoyer sir Harry, et lui ai dit 
« que par ses mains je lui ferais un présent que 
« je n'osais lui faire moi-même. Il m'a dit qu'il 
« recevrait avec plaisir de ma main tout ce que je 



2l6 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

« voudrais lui donner ; là-dessus je lui ai donné 
« votre portrait, que vous m'avez envoyé d'Italie ; 
« je donnerai à sir Harry la copie que j'en ai faite, 
« mais je garderai celui que vous m'avez donné le 
« premier, et je dirai qu'on vous le remette après 
« ma mort. 

« Je ne vous ai pas rendu heureux, et je vous 
« laisse malheureux, et moi je meurs ; cependant 
« je ne puis me résoudre à souhaiter de ne vous 
« avoir pas connu : supposé que je dusse me faire 
« des reproches, je ne le puis pas ; mais le dernier 
« moment où je vous ai vu m'est quelquefois revenu 
« dans l'esprit, et j'ai craint qu'il n'y ait eu une 
« certaine audace impie dans cet oubli total du 
« danger qui pouvait menacer vous ou moi. C'est 
« cela peut-être qu'on appelle braver le ciel ; 
« mais un atome, un peu de poussière peut-il 
« braver l'Etre tout-puissant ? peut-il en avoir la 
« pensée ? et, supposé que dans un moment de 
« délire on pût ne compter pour rien Dieu et ses 
« jugements, Dieu pourrait-il s'en irriter ? Si pour- 
« tant je t'ai offensé, père et maître du monde, je 
« te demande pardon pour moi et pour celui à qui 
« j'inspirais le même oubli, la même folle et témé- 
« raire sécurité. Adieu, mon ami ; écrivez-moi 
« que vous avez reçu ma lettre. Rien que ce peu 
« de mots ; il y a peu d'apparence qu'ils me trou- 



■ 



CALISTE 217 

« vent encore en vie; mais, si je vis assez pour les 
« recevoir, j'aurai encore une fois le plaisir de voir 
« de votre écriture ». 

Depuis cette lettre, Madame, je n'ai rien reçu. 
C'est trop tard, elle a dit : C'est trop tard. Ah î 
malheureux, j'ai toujours attendu qu'il fût trop 
tard, et mon père a fait comme moi. Que n'a-t-elle 
aimé un autre homme, et qui eût eu un autre père ? 
elle aurait vécu, elle ne mourrait pas de chagrin. 



LETTRE XXII 



Madame, 

Je n'ai point encore reçu de lettres. Il y a des 
instants où je crois pouvoir encore espérer. Mais 
non, cela n'est pas vrai. Je n'espère plus. Je la 
regarde déjà comme morte, et je me désole. Je 
m'étais accoutumé à sa maladie comme à sa sagesse, 
comme à être son amant. Je ne croj/ais point qu'elle 
se marierait ; je n'ai point cru qu'elle pût mourir, 
et il faut que je supporte ce que je n'avais pas eu 
le courage de prévoir. Avant que le dernier coup 
soit porté, ou du moins tandis que je l'ignore, je 
vais profiter d'un reste de sang-froid pour vous 
dire une chose qui peut-être ne signifie rien, mais 
qu'il me paraît que je suis obligé de vous dire. 
Depuis quelques jours, tout entier à mes souvenirs, 
que l'histoire que je vous ai faite a rendus comme 
autant de choses présentes, je ne parlais plus à 



CALISTE 



219 



personne, pas même à Milord. Ce matin je lui ai 
serré la main quand il est venu demander si j'avais 
dormi, et au lieu de répondre : Jeune homme, 
lui ai-je dit, si jamais vous intéressez le cœur d'une 
femme vraiment tendre et sensible, et que vous ne 
sentiez pas dans le vôtre que vous pourrez payer 
toute sa tendresse, tous ses sacrifices, éloignez- 
vous d'elle, faites-vous-en oublier, ou croyez que 
vous l'exposez à des malheurs sans nombre, et 
vous-même à des regrets affreux et éternels. Il 
est resté pensif auprès de moi, et une heure après, 
me rappelant ce que j'avais dit un jour des diffé- 
rentes raisons que votre fille pouvait avoir de ne 
plus vivre avec nous dans une espèce de retraite, 
il m'a demandé si je croyais qu'elle eût du penchant 
pour quelqu'un. Je lui ai répondu que je l'avais 
soupçonné. Il m'a demandé si c'était pour lui. 
Je lui ai répondu que quelquefois je l'avais cru. 
— Si cela est, m'a-t-il dit, c'est bien dommage que 
Mademoiselle Cécile soit une fille si bien née, 
car de me marier à mon âge, on n'y peut pas penser. 
Encore une fois, cela ne signifie rien. Je n'ai jamais 
rien dit ni rien pensé de pareil; j'aurais en tout 
temps préféré Caliste à ma liberté comme à une 
couronne; et cependant qu'ai-je fait pour elle? 
Souvent on a tout fait pour celle pour laquelle on 
croyait qu'on ne ferait rien. 



LETTRE XXIII 



Quel intérêt |pouvez-vous prendre, Madame, 
au sort de T homme du monde le plus malheureux 
en effet, mais le plus digne de son malheur ! Je 
me revois sans cesse dans le passé, sans pouvoir 
me comprendre. Je ne sais si tous les malheureux 
déchus par degrés de la place où le sort les avait mis, 
sont comme moi; en ce cas-là, je les plains bien. 
Jamais Téchafaud sur lequel périt Charles P'" ne 
m'a donné autant de pitié pour lui que la compa- 
raison que j'ai faite aujourd'hui entre lui et moi. 
Il me semble que je n'ai rien fait de ce qu'il aurait 
été naturel de faire. J'aurais dû l'épouser sans 
demander un consentement dont je n'avais pas 
besoin. J'aurais dû l'empêcher de promettre qu'elle 
ne m'épouserait pas sans ce consentement. Si mille 
efforts n'avaient pu fléchir mon père, j'aurais dû 
en faire ma maîtresse, et pour elle et moi ma femme, 



CALISTE 221 

quand tout son cœur le demandait malgré elle, 
et que je le voyais malgré ses paroles. J'aurais 
dû Tentendre, lorsqu'ayant écarté tout le monde, 
elle voulut m'empêcher de la quitter. Revenu 
chez elle, j'aurais dû briser sa porte ; le lendemain, 
la forcer à me revoir, ou du moins courir après 
elle quand elle m'eut échappé. Je devais rester 
libre et ne pas lui donner le chagrin de croire que 
j'avais donné sa place d'avance, qu'elle avait été 
trahie, ou qu'elle était oubliée. L'ayant retrouvée, 
j'aurais dû ne la plus quitter, être au moins aussi 
prompt, aussi zélé que son fidèle James : peut-être 
ne l'aurais-je pas laissée sortir seule de ce carosse ; 
peut-être James m'aurait-il caché auprès d'elle ; 
peut-être l'aurais-je pu servir avec lui : j'étais 
inconnu à tout le monde dans la maison de son 
bienfaiteur. Et cet automne encore, et cet hiver... 
Je savais que son mari l'avait fuie; que n'allais-je, 
au lieu de rêver à elle au coin de votre feu, soigner 
avec elle son protecteur, soulager ses peines, parta- 
ger ses veilles ; la faire vivre à force de caresses 
et de soins, ou au moins, pour prix d'une passion 
si longue et si tendre, lui donner le plaisir de me 
voir en mourant, de voir qu'elle n'avait pas aimé 
un automate insensible, et que, si je n'avais pas 
su l'aimer comme elle le méritait, je saurais la 
pleurer ? Mais c'est trop tard, mes regrets sont 



222 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

aussi venus trop tard, et elle les ignore. Elle les a 
ignorés, faut-il dire : il faut bien avoir enfin le 
courage de la croire morte ; s'il y avait eu quel- 
que retour d'espérance, elle aurait voulu adoucir 
l'impression de sa lettre; car elle, elle savait aimer. 
Me voici donc seul sur la terre. Ce qui m'ai- 
mait n'est plus. J'ai été sans courage pour pré- 
venir cette perte ; je suis sans force pour la sup- 
porter. 



LETTRE XXIV 



Madame, 

Ayant appris que vous compte% partir 
demain, je voulais avoir Thonneur de vous aller 
voir aujourd'hui pour vous souhaiter, ainsi qu'à 
Mademoiselle Cécile, un heureux voyage, et vous 
dire que le chagrin de vous voir partir n'est adouci 
que par la ferme espérance que j'ai de vous revoir 
l'une et l'autre; mais je ne puis quitter mon parent : 
l'impression que lui a faite une lettre arrivée ce 
matin a été si vive, que M. Tissot m'a absolument 
défendu de le quitter, ainsi que son domestique. 
Celui qui a apporté la lettre ne le quitte pas non 
plus, mais il est presque aussi affligé que lui, et je 
crois qu'il se tuerait lui-même plutôt qu'il ne l'em- 
pêcherait de se tuer. Je vous supplie, Madame, 
de me conserver des bontés dont j'ai senti le prix 
plus encore peut-être que vous ne l'avez cru, et 
dont ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

Edouard*** 



LETTRE XXV 



Celle qui vous aimait tant est morte avant- 
hier au soir. Cette manière de la désigner n'est pas 
un reproche que je lui fais : il y avait longtemps 
que je lui avais pardonné, et dans le fond elle 
ne m'avait pas offensé. Il est vrai qu'elle ne m'avait 
pas ouvert son cœur : je ne sais si elle l'aurait dû, 
et, quand elle me l'aurait ouvert, il n'est pas bien 
sûr que je ne l'eusse pas épousée, car je l'aimais 
passionnément. C'est la plus aimable, et je puis 
ajouter qu'à mes yeux, et pour mon cœur, c'est la 
seule aimable femme que j'aie connue. Si elle ne 
m'a pas averti, elle ne m'a pas non plus trompé, 
mais je me suis trompé moi-même. Vous ne l'aviez 
pas épousée ; était-il croyable que, vous aimant, elle 
n'eût pas su ou voulu vous déterminer à l'épouser ? 
Vous savez sans doute combien je fus cruellement 
désabusé ; et quoiqu'à présent je me repente 



CALISTE 225 

d'avoir témoigé tant de ressentiment et de chagrin, 
je ne puis même encore aujourd'hui m'étonner 
de ce que, perdant à la fois la persuasion d'en être 
aimé et l'espérance d'avoir un enfant dont elle 
aurait été la mère, j'aie manqué de modération. 
Heureusement, il est bien sûr que ce n'est pas cela 
qui l'a tuée. Ce n'est certainement pas moi qui suis 
cause de sa mort, et, quoique j 'aie été j aloux de vous, 
j'aime encore mieux à présent être à ma place qu'à 
la vôtre. Rien ne prouve cependant que vous ayez 
des reproches à vous faire, et je vous prie de ne pas 
prendre mes paroles dans ce sens-là. Vous me trou- 
veriez, et avec raison, injuste et téméraire aussi 
bien que cruel, car je vous suppose très-affligé. 

Le même jour que Mistriss M*** vous écrivit sa 
dernière lettre, elle m'écrivit pour la prier de la venir 
voir. Je vins sans perdre un instant ; je trouvai sa 
maison comme d'une personne qui se porte bien, 
et elle-même assez bien en apparence, excepté sa 
maigreur. Je fus bien aise de pouvoir lui dire 
qu'elle ne me paraissait pas aussi mal qu'elle le 
croyait ; mais elle me dit en souriant que j'étais 
trompé par un peu de rouge qu'elle mettait dès le 
matin, et qui avait déjà épargné quelques larmes 
à Fanny et quelques soupirs à James. Je vis le soir 
les petites filles qu'elle fait élever ; elles chantèrent, 
et elle les accompagna de l'orgue : c'était une 

i5 



220 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

musique touchante, et telle à peu près que j'en ai 
entendu en Italie dans quelques églises. Le lende- 
main matin elles chantèrent d'autres hymnes 
du même genre ; cette musique finissait et commen- 
çait la journée. Ensuite Mistriss M*** me lut son 
testament, me priant, si je voulais qu'elle y changeât 
quelque chose, de le lui dire librement ; mais je n'y 
trouvai rien à changer. Elle donne son bien aux 
pauvres, de cette manière. La moitié, qui est le 
capital de trois cents pièces de rente, sera à perpé- 
tuité entre les mains des lords-maires de Londres, 
pour faire apprendre à trois petits garçons, tirés 
chaque année de l'hôpital des enfants trouvés, le 
métier de pilote, de charpentier ou d'ébéniste. 
La première de ces professions, dit-elle, sera choisie 
par les plus hardis, la seconde par les plus robustes, 
la troisième par les plus adroits. L'autre moitié 
de son bien sera entre les mains des évêques de 
Londres, qui devront tirer chaque année deux 
filles de l'hôpital de la Madeleine, et les associer à 
des marchandes bien établies, en donnant à cha- 
cune cent cinquante pièces à mettre dans le com- 
merce auquel on les associera ; elle recommande 
cette fondation à la piété et à la bonté de l'évêque, 
de sa femme et de ses parentes. Sur les cinq mille 
pièces dont je lui avais fait présent, elle n'a voulu 
disposer que de mille en faveur de Fanny, et de cinq 



CALISTE 227 

cents en faveur de James; cependant le bien de son 
oncle qu'elle m'a apporté en mariage vaut au moins 
trente-cinq mille pièces. 

Elle m'a prié de garder Fanny, disant que je lui 
ferais honneur par là aussi bien qu'à une fille qui 
méritait cet honneur, et qui, n'ayant jamais servi 
à rien que d'honnête, ne devait pas être soupçonnée 
du contraire. Elle donne ses habits et ses bijoux 
à mistriss***, de Norfolk, sa maison de Bath, et 
tout ce qu'il y a dedans, à sir Harry B. Elle veut 
que, ses funérailles payées, son argent comptant 
et le reste de son revenu de cette année soient distri- 
bués par égales portions aux petites filles et aux 
domestiques qu'elle avait outre James et Fanny. 
S'étant assurée qu'il n'y avait rien dans ce testa- 
ment qui me fît de la peine, ni qui fût contraire 
aux lois, elle m'a fait promettre, ainsi qu'à deux ou 
trois amis de Lord L. et de son oncle, de faire en 
sorte qu'il fût ponctuellement exécuté. Après cela 
elle a continué à mener sa vie ordinaire, autant que 
ses forces, qui diminuaient tous les jours, pouvaient 
le lui permettre, et nous avons plus causé ensemble 
que nous n'avions jamais fait auparavant. En vérité. 
Monsieur, j'aurais donné tout au monde pour la 
conserver, la tenir en vie, fût-ce dans l'état où je 
la voyais, et passer le reste de mes jours avec elle. 

Beaucoup de gens ne voulaient pas la croire aussi 



228 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

malade qu'elle Tétait, et on continuait à lui envoyer, 
comme on avait fait tout Thiver, beaucoup de pièces 
en vers qui lui étaient adressées, tantôt sous le nom 
de Caliste, tantôt sous celui d'Aspasie ; mais elle ne 
les lisait plus. Un jour je lui parlais du plaisir qu'elle 
devait avoir en se voyant estimée de tout le monde : 
elle m'assura qu'ayant été autrefois fort sensible 
au mépris, elle ne l'était jamais devenue à l'estime. 
— Mes juges ne sont, dit-elle, que des hommes et des 
femmes, c'est-à-dire ce que je suis moi-même, et 
je me connais bien mieux qu'ils ne me connaissent. 
Les seuls éloges qui m'aient fait plaisir sont ceux 
de l'oncle de Lord L. D m'aimait sur le pied d'une 
personne telle que, selon lui, on devait être, et s'il 
avait eu à changer d'opinion, cela l'aurait fort 
dérangé. J'en aurais été fâchée comme de mourir 
avant lui. Il avait besoin en quelque sorte que je 
vécusse, et besoin de m'estimer. 

On ne l'a jamais veillée. J'aurais voulu coucher 
dans sa chambre, mais elle me dit que cela la gêne- 
rait. Le lit de Fanny n'était séparé du sien que par 
une cloison qui s'ouvrait sans effort et sans bruit : 
au moindre mouvement, Fanny se réveillait et 
donnait à boire à sa maîtresse. Les dernières nuits 
je pris sa place, non qu'elle se plaignît d'être trop 
souvent réveillée, mais parce que la pauvre fille 
ne pouvait plus entendre cette voix si affaiblie, cette 



CALISTE 229 

haleine si courte, sans fondre en larmes. Cela ne me 
faisait certainement pas moins de peine qu'à elle ; 
mais je me contraignais mieux. Avant-hier, quoique 
Mistriss fût plus oppressée et plus agitée qu'au- 
paravant, elle voulut avoir son concert du mercredi 
comme à l'ordinaire ; mais elle ne put se mettre au 
clavecin. Elle fit exécuter des morceaux du Messiah 
de Haendel, d'un Miserere qu'on lui avait envoyé 
d'Italie, et du Stabat Mater de Pergolèse. Dans un 
intervalle, elle ôta une bague de son doigt, et elle me 
la donna. Ensuite elle fit appeler James, lui donna 
une boîte qu'elle avait tirée de sa poche, et lui dit : 
Portez-la lui vous-même, et, s'il se peut, restez à son 
service: c'est la place, et dites-le lui, James, que 
j'ai longtemps ambitionnée pour moi. Je m'en serais 
contentée. Après avoir eu quelques moments les 
mains jointes et les yeux levés au ciel, elle s'est 
enfoncée dans son fauteuil, et a fermé les veux. 
Je lui ai demandé, la voyant très faible, si elle 
voulait que je fisse cesser la musique; elle m'a fait 
signe que non, et a retrouvé encore des forces 
pour me remercier de ce qu'elle appelait mes bontés. 
La pièce finie, les musiciens sont sortis sur la pointe 
des pieds, croyant qu'elle dormait; mais ses yeux 
étaient fermés pour toujours. 

Ainsi a fini votre Caliste, les uns diront comme 
une païenne, les autres comme une sainte ; mais les 



230 LETTRES ECRITES DE LAUSANNE 

cris de ses domestiques, les pleurs des pauvres, 
]a consternation de tout le voisinage, et la douleur 
d'un mari qui croyait avoir à se plaindre, disent 
mieux que des paroles ce qu'elle était. 

En m'efforçant, Monsieur, à vous faire ce récit 
si triste, j'ai cru en quelque sorte lui complaire et 
lui obéir ; par le même motif, par le même tendre 
respect pour sa mémoire, si je ne puis vous promet- 
tre de r amitié, j'abjure au moins tout sentiment 
de haine. 



FIN